Routier

Publié le par Guy Le Flécher

Il sait plein de choses sur l’âme humaine. Sur les nouveautés musicales, aussi. Normal, il écoute la radio. En fin d’après-midi, si vous en apercevez un qui se gondole tout seul au volant de son 38-tonnes, pas d’affolement. Le type est sobre. Il écoute juste « Les Grosses Têtes ».

Il a le souci des repas équilibrés et la méfiance en alerte. Il a mangé trop de gigot-flageolets et de jambonneau-coquillettes, récolté trop d’amendes pour avoir roulé en surcharge ou plus de quatre heures et demie sans les arrêts d’usage. Du coup, il fait gaffe à tout, au degré des pentes, à son niveau d’huile, à son cholestérol, aux bonnes sœurs en 2CV qui ralentissent en côte. Il est en état de veille constant.

Heureusement qu’il a deux oreilles. L’une écoute Philippe Bouvard et  l’autre sa CB qui crachote. On y signale les flics, les radars et les motards avec les mots du patois de la route : les « papa 22 » et leur « boîte à images » aperçus en direction d’Armentières ou bien un couple de « mobylette » en patrouille sur la Voie rapide.

C’est un solitaire, le routier. Ses amours sont, tel le paysage, fugitives. Parfois, sur une aire d’autoroute, une fille tape au carreau de la cabine, prête à agrémenter le repos du routier. Elles répondent aux appels, comme toutes les dépanneuses.

En vrai nomade, le routier rêve du bonheur des sédentaires et transporte avec lui son petit univers, bien rangé, coincé dans sa cabine. Il scotche ensemble des images de famille et des photos de pin-up et de camions américains au-dessus de sa couchette. Il a le frigo et la télé, des guirlandes de Noël autour du pare-brise, et une médaille de St-Christophe parce qu’on ne sait jamais.

« On a tous le virus du camion, dit l’un d’eux, qui finit par s’en plaindre. Dans les cafés, les types parlent boulot, ils se vantent de leurs performances ou cassent du sucre sur le dos des patrons. Ils ne décrochent jamais. » Surtout la veille de nos départs en vacances…
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