Comme à Ostende
Il ne pleut pas sur le fort Napoléon. Il vente à pierre fendre. On rentre vite boire une bière dans l’ancien bastion imaginé par l’empereur pour retenir l’ennemi anglais en 1811, et qui ne servit jamais. On a transformé le lieu en bar moderne. De là-haut, malgré la bourrasque, on a embrassé d’un bloc la ville et ses quais, la digue, la plage et ses reflets.
Le ciel n’est ni gris ni vert, comme dans un refrain de Léo Ferré. Peut-être Ostende ressemblerait-elle à Gibraltar, comme le fredonne Bashung. Les tavernes british pour anglais en quête de dépaysement rapide et de croquettes de crevettes jouxtent les brasseries Art déco qui se donnent des airs de Deux Magots local quand la cité balnéaire chère à Léopold II joue les petits Paris. Le roi des Belges voulait en faire un Monaco du Nord. Il en reste un jumelage avec le rocher des Grimaldi, une gare ferroviaire fin de siècle, des vestiges 1880, telle la Villa Maritza cultivant la nostalgie sur le front de mer et des galeries royales aux somptueuses colonnes doriques qui mènent, à sec, au Thermae Palace.
L’armée allemande et l’immobilier – fabricants de bunkers ou de « résidences » ont réduit la « reine des plages » à un solide pâté de béton. Au moins n’auront-ils pas tué sa poésie bizarre, ses bars à l’humeur corsaire où les Flamands divaguent, ses bordels à matelots devenus vitrines à néon rouge, son goût de gin, de saumure, de harengs, ses avis de tempête, ses pêcheurs de crevettes, ses visions de ferries, de tankers sur la mer grise à l’infini.
Belle et séduisante, Ostende cultive sa magie d’antan. Elle n’a pas seulement pour elle ses ciels changeants, ses nuages dissipés, son air vif et son architecture variée qui, de la Belle Epoque aux années 1950, lui confèrent cette magie difficilement imitable. Vraie ville avec ses 70.000 habitants, elle double sa population l’été.
Rendez-vous le matin à la « minque » où le poisson se vend encore à la criée ; passez un ciré, des bottes, défiez le vent du Nord « qui fait craquer les digues à Scheveningen, qui fait craquer la terre entre Zeebrugge et l’Angleterre. » Ostende est une ville craquante. Ses bonnes tables abondent. Les hôtels, si vieillots jadis, ont fait peau neuve. Comme l’Andromeda à côté du casino, avec sa collection d’œuvres d’art, sa piscine couverte, son confort feutré.
En vedette, le Thermae Palace, bâti en 1933, inauguré en grande pompe par le roi Albert 1er et la reine Elisabeth, voué aux cures d’eau et aux séminaires, célèbre aussi pour sa belle salle aux plafonds hauts pourvus d’élégants luminaires. Devant, la mer est là, étale, avec son sable lisse sur lequel le vent du Nord souffle en majesté.
Et le centre est à deux pas, où Ostende vit sa vie animée chaque week-end. James Ensor (1860-1949), l’un de ces artistes des plus beaux déjantés que le plat pays ait vus naître (de nos jours, il y a le chanteur Arno), celui qui inventa le bal du Rat mort et peignait des squelettes se disputant des harengs, a laissé sa maison intacte sur Vlaandernenstraat. On la visite pieusement en admirant, au rez-de-chaussée, le magasin bric-à-brac de sa tante, où se vendaient les masques qui inspirèrent le peintre. On admirera ses oeuvres au musée des Beaux Arts qui contient son fameux autoportrait au chapeau fleuri, mais aussi les toiles de Spilliaert qui savait si bien rendre les ciels incertains sur la mer.
On fera halte au musée d’art moderne voué aux créateurs belges, de Magritte à Permeke, Maas et Brusselmans. On se rendra au Casino-Kursaal, audacieux bâtiment de béton de 1953, pour découvrir dans une salle de jeux, la vaste fresque de Paul Delvaux dédiée à une sirène sensuelle. En attendant, sur la plage, que son modèle sorte de l’onde…
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