Banque chérie

Publié le par Guy Le Flécher

J’ai toujours entretenu une passion fusionnelle avec ma banque. Quand j’étais jeune journaliste, tous les matins, pendant des années, ils m’ont offert le service du réveil. : « Oui, monsieur Le Flécher, c’est madame Honorez, de la banque, il faut absolument combler votre découvert, vous êtes à moins 300, c’est urgent ! » Quand madame Honorez a été mutée, c’est madame Decobert qui m’a réveillé, puis monsieur Angelvin, et ainsi de suite, une vraie famille ! Et comme dans toutes les familles, quand un enfant abuse, il faut lui taper sur les doigts… Pour son bien.

Moi, c’est l’achat d’un magnétoscope qui a déclencher l’ire de monsieur Brégard, le directeur de l’agence, himself. Il s’était déplacé en personne au guichet, signe que la situation était grave. « Monsieur Le Flécher, me dit-il, on ne dépense pas l’argent qu’on ne possède pas ! » Et joignant le geste à la parole, il cisailla ma carte de crédit, au grand soulagement des clients présents. Pensez donc, j’avais financé mon magnétoscope avec leurs économies !

Aujourd’hui, j’ai grandi, je suis devenu mature. Mon compte est au beau fixe, mes rapports avec ma banque aussi. La voix qui m’appelle est beaucoup plus douce et attentionnée. Est-ce que je vais ? Est-ce qu’on ne me dérange pas ? Faut-il me rappeler plus tard ? Non seulement, mes cartes de crédit ne sont plus cisaillées, mais j’en ai de toutes les couleurs. Et paradoxe des paradoxes, ils m’encouragent à être à découvert, ils veulent que j’emprunte. Faites-vous plaisir, me disent-ils !

Alors, si demain avec la crise qu'on connaît, la banque de monsieur Brégard a des problèmes, elle peut compter sur moi. Je ne chercherais pas à me venger. Je n’irai pas à l’agence découper la carte de monsieur Brégard et lui dire : « On ne dépense pas l’argent qu’on n’a pas ! » Bien au contraire, je ferais un geste. Le magnétoscope qui m’avait valu mon interdiction bancaire et qui aujourd’hui dort dans ma cave, déglingué, complètement pourri, et bien je l’offrirai à monsieur Brégard. Qu’il passe le chercher, c’est cadeau !
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