Flandre, de Bruges à Gand

Publié le par Guy Le Flécher

C’est un paysage étale qui se dessine, incertain dans l’automne mouillé d’embruns de polders, semé de vaches brunes, de poneys sur des pâtures d’un vert anglais, coupé de beffrois, de cheminées d’usines, de peupliers en procession sur les canaux ; et ce soleil oblique, entre chien et loup, joue avec les nuages, ces fermes qu’on tiendrait dans la main, tout en briques chaulées de blanc. Et puis ces noms bizarres. Ce sont des bourgs, des écluses, des lieux-dits pleins de donk, de zwin, de kerke. Bienvenue au « plat pays qui est le mien » Brel qui n’était pas d’ici fit beaucoup pour sa réputation. On les a tous en mémoire ces « noirs clochers », leurs « diables en pierre (qui) décrochent les nuages », ces « chemins de pluie pour unique bonheur », cette mer du Nord « pour dernier terrain vague », ce vent furieux qui a « raboté la terre autour des tours de Bruges »

Bruges, justement. Ses dentelles, ses clochers, ses canaux. Si le printemps lui va au teint, la « Venise du Nord » s’accommode mieux de certains ciels bas, lourds de neige, que déchire parfois un pâle soleil. Les canots à moteur sont remis en cale sèche, la brume, la bruine confèrent un doux mystère aux ruelles pavées, au pastel des maisons à pignon, aux tourelles gothiques.
En cette  saison grise, les musées, Brangwyn, Groeninge, Gruuthuse, s’avèrent d’une intimité en laquelle leurs trésors de faïences, d’étains, de tapisseries, de dentelles se révèlent au mieux de leur splendeur tranquille. Il serait vain de dresser ici l’inventaire de leur arsenal – Bosch, Van Eyck, Pourbus, Memling -, tous les bons guides le font.
A deux pas des maisonnettes de briques blanchies des bénédictines du Begijnhof, sur le lac d’Amour, sur les canaux, des cygnes lunaires rappellent de vieilles légendes. Hautains, les lang hals – les longs cous -  sont depuis longtemps les emblèmes vagabonds de la ville.
Malicieuse ou sournoise, Bruges aime égarer le visiteur : elle déploie en un ovale de 2 à 3 kilomètres de diamètre, pas plus, un dédale qui déboussole ; où l’on tourne en rond, avec, pour uniques points de repère, en marchant le nez en l’air, les tours du beffroi et de Saint-Sauveur. Etrangeté de Bruges en sa lumière, ses hasards et sa mélancolie : vous êtes parti de tel endroit et vous y voilà revenu !
Bruges, sorcière, donne le tournis. Mais comment se lasser de cette féerie permanente, qui conjugue les fastes des ducs de Bourgogne et la rigueur flamande, la bombance et le tiroir-caisse, la truculence et le bon sens, l’abandon voluptueux et le qu’en-dira-t-on ?
On y croise dans les rues de blondes flamandes à vélo, jambes longues, cheveux lâchés et, aux terrasses des tavernes, des hommes solides, pansus, descendants de drapiers ; le regard bleu, fixe et perdu tout à la fois, ils ruminent leurs cigares sur des bières d’abbaye, moins qu’ils n’aient choisi un genièvre, yonge of oude, jeune ou vieux, comme on le dit des Bruegel en remontant leur dynastie.

Du haut de ses 47 carillons, en sa beauté de kermesse héroïque, Bruges fait de l’ombre à ses voisines. Ne les négligez pas. Gand par exemple, la cité de Charles Quint, entre Lys et Escaut, où l’histoire s’apprend à livre ouvert : l’Agneau mystique, retable des frères Van Eyck est le trésor, un bijou, une adoration à mettre genou en terre, de la cathédrale Saint-Bavon dont le chœur et les transepts s’ornent encore des chevaliers de la Toison d’or ; le beffroi sommé d’un dragon avec à ses pieds, les demeurent patriciennes du Graslei – le quai aux Herbes –,  celles du Korenlei – le quai aux Grains -,  les vieilles halles, l’inquiétant donjon du château des Comtes, forteresse médiévale cernée par les eaux, son musée des Tortures, ses multiples marchés, aux fleurs, aux oiseaux,
aux « puces » et moindres bestioles.
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