Douces nuits

Publié le par Guy Le Flécher

A 60 ans, l’homme a passé 20 années à dormir dont 5 à rêver. J’ai commencé ma vie dans un berceau enrubanné de tulle près du lit de mes parents dont le matelas était creusé par deux cuvettes longitudinales, l’une à la mesure de ma mère et l’autre, plus grande, de la taille de mon père, dans lesquelles ils s’allongeaient tout raides le soir, comme un stylo et son porte-mine dans le sillon de leur étui.
Je suis ensuite passé à une chambre partagée avec mon frère qui prenait très au sérieux les équations au second degré, le réseau fluvial du Rhône et les compléments indirects, pendant que je reluquais la fille du boulanger depuis l’étage avec vue sur la rue de nos lits superposés.
Plus tard encore, et pendant une bonne dizaine d’années, j’ai dormi avec Françoise. En hiver, au retour de ses cours, elle me refilait la grippe attrapée avec ses élèves, ce qui était une façon de partager son travail avec moi. Aujourd’hui, j’essaie de dormir seul le plus souvent possible. J’aime m’étendre sur le dos comme un armateur grec sur son yacht, entouré d’artistes internationaux et de veuves de présidents américains.

Parfois, je vais à l’hôtel. Le vrai luxe n’est-il pas de pouvoir se sentir chez soi partout ? Longtemps, la chambre d’hôtel a été pour le voyageur synonyme de confortable anonymat. Un endroit que l’on quittait, à peine ses bagages défaits. Où l’on rentrait dormir pour mieux repartir. Bref, un lieu fonctionnel, mais qui suscitait rarement une véritable émotion. Ce bel hôtel que j’ai récemment testé semble vouloir nouer avec le client une relation plus intime, plus conviviale.
D’abord le décor : chaud et raffiné, il reste suffisamment discret pour stimuler l’imaginaire de son occupant sans l’envahir. Un espace confortable dont la disposition et la décoration suggèrent l’intimité. Une lumière étudiée, une légère odeur de linge frais et de fleurs, et partout des matières plaisantes au toucher. Le tour du propriétaire mène immanquablement au lit fonctionnel et généreux. Son assise, un matelas à ressorts multiples augmenté d’un surmatelas, offre un confort impeccable.
La vaste couette, épaisse et légère, est faite exclusivement de duvet, de plumettes et de coton. Des matières naturelles qui lui procurent un gonflant inimitable. Comme une délicieuse sensation de se lover dans un nid douillet, un nid de plumes. Doux et moelleux comme une caresse. Chaleureux et accueillant, comme un cocon protecteur. Oh, my bed !

Confortablement allongé, je me suis alors souvenu de la fille du boulanger, mariée avec un bâtard qui ressemblait plus que moi à un croissant et surtout, de Françoise qui enseignait l’histoire et peuplait de rois notre lit. Il m’arrivait même de trouver sur l’oreiller la barbe de François 1er ou les favoris de Louis XVIII.
Elle soutenait que je me laissais trop aller à une jalousie imbécile lorsqu’elle rentrait en pleine nuit sentant l’after-shave et le cou marqué de suçons. Les conseils de classe, alléguait-elle, durent toujours très longtemps. J’ai vite chassé ces souvenirs, j’ai fermé les yeux et pensé un temps au régime fluvial du Rhône pour mieux me transporter sur une plage du Pirée.
Figurez-vous qu’une veuve de président américain venait de quitter son armateur d’amant et m’y attendait.


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