Français de souk

Publié le par Guy Le Flécher

Je ne reconnais plus mon Marrakech. Celui de ma première découverte à 18 ans ; celui de ma première tourista à 20 ans, celui de l’hôtel Ali où s’entassaient les routards venus ici « se bronzer la cervelle » au kif comme disent les jeunes marocains ; celui du camping (devenu hôtel de luxe) de l’avenue de France (devenue avenue Mohammed VI) ; celui de mes 92 voyages en seulement 35 ans (mieux que Chirac au Japon !) J’en reviens. Y retournerai-je un jour ?
 
Jamaa El Fna me manquera. Les couchers de soleil derrière les jardins de l’Agdal, les cimes enneigées de l’Atlas, mes amis du café des Négociants, du café de France, de la médina et de Guéliz, tout autant. Les immeubles poussent comme du cannabis après la pluie, les touristes sont partout. Les rares riverains indigènes qui n’ont pas encore vendu leurs maisons perçoivent ces avec-papiers comme des gens au comble d’un bonheur immédiat qui ne se prête à aucun marchandage.

Il faut les voir, ces Français de souk, livrer bataille, fourchette brandie, au couscous, plat de résistance nationale du Maroc qui se déguste avec les doigts. Ces pieds-blancs venus au sud sont souvent des « chibanis » comme on dit là-bas : des « vieux » Dans leur pays en Europe, ils savent que la vieillesse est juste un mauvais moment à passer. En débarquant à Marrakech, ils découvrent, primesautiers, que s’il faut vivre plus longtemps, autant commencer tout de suite. Arnaque-kech ! Quant aux jeunes marocains, ils rêvent d’Europe : réussir, c’est échouer sur une plage espagnole où tous les désespoirs sont permis.

39° à l’ombre. Pourquoi donne-t-on les températures à l’ombre alors que nous marchons, bavardons, draguons et nageons au soleil ? L’été au Maroc est morte saison. Sauf pour le bâtiment. Partout des immeubles en construction. Palaces, résidences, bureau. Tant de gens viendront habiter Marrakech ? Les retraités français ont la belle vie sur leurs vélomoteurs, avec les féculents cinq fois moins chers qu’en France, mais notre pays n’aura jamais assez de vieux pour occuper ces immeubles ocre. Le blanc est déconseillé pour les maisons de Marrakech, à cause du soleil. Il ferait trop mal aux yeux.

J’ai dîné à l’hôtel. la musique était bien, le tagine aussi. Un père se baignait dans la piscine avec ses enfants. Ils nageaient en silence dans le noir, comme des officiers espions partis couler un navire de Greenpeace. Ce que je préfère au Maroc, c’est manger dehors, en regardant le ciel et les palmiers. La piscine s’appelle le Grand Bleu. Je me demande si Luc Besson touche quelque chose chaque fois qu’on y sert une orange pressée à un baigneur. Ces merveilleuses oranges pressées marocaines qui ont presque un goût de citron, tant elles sont délicatement acides.

Quel génie poétique tout de même que d’avoir mis l’expression « grande bleue » au masculin. Le patron m’a aussi montré le trrain de golf et le riad où le golfeur, après sa partie de golf, peut dîner avec d’autres golfeurs en regardant le terrain de golf, puis se mettre au lit avec sa femme golfeuse. Le voilà mon Marrakech d’aujourd’hui, bétonville, marmite bouillonnante de migrants dispensés de visa, abri de fortunes et refuge de luxe, choc frontal des contrastes et flirt des civilisations.
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