Popaul, un type ordinaire

Publié le par Guy Le Flécher

Popaul, mince, sans âge, enfin, pas le sien en tout cas, la voix d’ici, un accent de Nord et de Pas-de-Calais, un polo vert et un pull léger qui ne sauraient afficher l’indélicatesse du neuf, un inaltérable sourire aux lèvres. Avec son premier salaire, il s’était acheté un costume de velours noir. C’était l’été, tout le monde était en maillot. Lui était resté là à transpirer dans sa belle tenue neuve.

Plus tard, il a porté des jeans avec ourlet extérieur de 2 cm, des jeans bruts avec ourlet de 4 cm, des jeans délavés moulants, des jeans délavés larges et troués, puis des jeans bruts, larges, délavés, troués, avec un ourlet. Il a suivi la mode et ses protocoles, sans jamais se révolter contre l’étiquette. Ceux qui ne sont pas contents peuvent aller se rhabiller.

Impossible de lui supposer le moindre ennemi à Popaul. « Oh, j’en ai plein, rassure-toi, ce qui est très bon signe." Un type ordinaire, en fin de compte. Il porte ses années comme une maladie embarrassante, harassante même. Il la soigne comme il peut. Il a aussi arrêté de fumer. Il rumine son existence. C’est un maniaque désenchanté, un paresseux contrarié, un type maussade plutôt nonchalant, le genre de type dont on ne sait plus, cinq minutes après l’avoir croisé, s’il s’appelle Dupont ou Durand, et qui traîne comme tout un chacun son sac de deuils, de colères et de lâchetés. Il appartient à une génération perdue et préservée à la fois, oubliée de l’histoire, une génération lucide mais sans projet, sans foi ni guerre.

Il appartient à la France des faces A et des faces B. Celle qui se levait pour retourner un disque. Il a commencé une phrase : « Je ne suis pas suffisamment… », qu’il n’a pas terminée. Parfois, il a besoin de faire une phrase en entier. Quand il est persuadé que c’est important. Ou quand le mode abrégé ne lui convient plus.

Il a vieilli, et c’est un peu beau de constater cette évolution normale. Vieillir est normal. Il a l’inconvénient d’être quelqu’un de normal. Il a un faible pour ce qui se prolonge. Dans son boulot, ça se prolonge. Avec sa compagne, ça se prolonge. C’est amusant, plein de gens trouvent ça étonnant. Ils sont ensemble depuis 17 ans, et on leur demande encore : « Mais comment vous faites ? » Comment ils font ? Ils avancent, ils se portent. La relation s’est installée dans le temps. Elle s’est construite sans qu’ils le cherchent véritablement. Leurs vies privées ont la même résonance que chez tout le monde. On vit tous à peu près la même chose, non ?

Marié ? Jamais. Papa ? Trois fois. Les mamans ? Deux. Il insiste : « Que deux. Des enfants conçus avec deux mamans. » Au final, il se trouve assez banal. Quelqu’un d’assez banalement équilibré, de construit, sans grosses fêlures. Il dit : « Je ne me considère pas comme un type maltraité par la vie. »

Un temps, la rumeur a couru qu’il était ruiné. Ca s’est répété, ça s’est déformé: « Popaul, il est à la rue. » Comme s’il avait besoin d’un pont et de se mettre dessous. Il va très bien. Il a dû payer des arriérés d’impôts, des redressements, pas mal d’argent, ce qui ne signifie pas que le caniveau lui revienne. Devant la peur de l’abandon et celle plus essentielle de se retrouver seul, il manifeste parfois son besoin d’une épaule sur laquelle s’appuyer. Même s’il sait intimement que la compassion n’est souvent qu’un sentiment vain et illusoire.

Le Jour du Seigneur, il lit toute la journée, même si ses lectures sont très profanes. Il ne répond pas au téléphone, il ne met pas les pieds au-dehors, son volet reste clos ce qui le rend très suspect dans la rue où il habite. Comme il a une trentaine de chaînes, il tient à dire bonjour à chacune. Il va au lit vers les deux heures du matin, les yeux cernés.

Et ce dimanche encore, il se fera Tourtel, il ira jusqu’au bout de la nuit, ressassant que, vraiment , Popaul, c’est pas vraiment un  prénom. Même pour un type ordinaire.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article