Beaux marchés

Publié le par Guy Le Flécher


Il flotte sur les marchés de plein air comme un air de fête, un parfum de liberté. Ici, même les patates ne sont plus une corvée ! « Elle est belle ma salade, elle est belle, elle a les yeux bleus, comme vous, ma p’tite dame ! » Les marchands ne vendent pas n’importe quoi n’importe comment. C’est l’ère de la séduction, ils emploient des stratégies de séduction. Les fruits et légumes ne sont pas empilés au hasard sur les étals. Le vrac est organisé. La profusion est mise en scène. On réapprovisionne dès qu’il en manque. « Tout est là », proclame une pancarte. Tout est à portée de la main et du regard. C’est une technique d’exhibition. On est frappé par l’abondance, par la diversité. Et la fripe entassée. On fouille, on farfouille, on essaie. « Est-ce que ça me va ? » Bien sûr que ça vous va ! On marchande. On fait semblant. Tout le monde y gagne, tout le monde est content. Voyez un peu les montagnes de céleris, batavias, scaroles, laitues, frisées, les pyramides d’oranges, de choux-fleurs. L’étal disparaît sous l’amoncellement. Il n’y a pas d’espace vide. Le marché est une corne d’abondance.

Et ça vous vient des quatre coins du monde : figues de Turquie, raisins de Corinthe, haricots d’Afrique, tomates du Maroc, avocats d’Israël, kiwis…du Périgord. Il y en a de toutes les couleurs. On vous les fait alterner pour le plaisir de l’œil. Le rouge des radis, le violet des aubergines, le vert foncé des épinards, le citron jaune, les oignons blancs, l’échalote grise… Le marché est un kaléidoscope. Il y en a pour tous les goûts. Toutes les épices : piment de Cayenne, gingembre, curry doux, cumin, rouille, épices de Colombie, paprika… Et les olives, vous avez vu les olives ?  Dans des seaux en bois, avec une louche au-dessus. Toutes les variétés : olives cassées, tailladées, à la provençale, à l’ail, orientales, sévillanes, catalanes, façon grecque, vertes au piment… On rentre chez soi et on dit : « J’ai acheté des olives du marché ». Et tant pis si elles viennent du marché de gros de Lomme !

On « craque » en priorité pour les fruits et légumes, les fleurs, les poissons ou les crustacés. Les amateurs d’abats ne sont pas oubliés : les derniers tripiers et les boucheries chevalines proposent souvent une belle marchandises. Chacun sait que l’on ne va jamais au marché acheter un poulet : on va acheter un poulet 
« fermier ». Ici, les poulets sont toujours « fermiers ». Le maroilles est « fermier », le saint-nectaire aussi. Le boudin est  « paysan ». Les saucisses « pur porc campagne ». La charcuterie est « artisanale », du « bon vieux temps » ou « à l’ancienne ». Les produits sont toujours « maison » ou « faits main ». Les œufs sont « frais », « extra frais », « super gros ». Tièdes, encore pleins de duvet, à peine pondus. Quand les rues et les places sont des potagers ou des basses-cours, c’est la campagne à la ville !

On va au marché parce qu’on aime faire ses courses à l’air libre. On vient aussi pour l’ambiance, l’animation, la couleur. Pour le plaisir. C’est un lieu où l’on cause. Du temps, de la santé. « J’ai pris un rhume, ma femme aussi. Et toi aussi, t’es enrhumé ? Dis donc, tout le monde a le rhume en ce moment. » On parle fort. Parfois, on se met à l’écart pour se faire des demi-confidences que tout le monde entend. Dans les supermarchés, on se presse, on s’empresse, on se remplit le chariot en vitesse. Il serait incongru d’adresser la parole à quelqu’un. Au marché, on se connaît, on se reconnaît. On est reconnu. Les marchands disent : « Alors, ma p’tite dame, ça fait longtemps que je vous ai pas vue ! »

Le fromager sait que vous aimez le camembert bien fait. On dit au boucher de prévenir Michel, quand il passera, de venir vous retrouver au bistrot d’en face où on va prendre un café. Ici même les cabas sont reconnus : le rouge, c’est celui de Titine ! Et puis au marché, on aime bien traîner, laisser passer le temps. Ecouter, regarder… On joue à être au marché. Les forains aussi, du reste. On est au spectacle, et chacun est à la fois acteur, auteur et spectateur. Un lieu d’égalité aussi entre citoyens qui se veulent, un instant, des semblables, au-delà des différences sociales. Mais c’est un lieu éphémère. Les marchés sont une transgression de la routine quotidienne. Un professionnel : « Je n’ai aucune inquiétude sur l’avenir des marchés. » C’est tant mieux. Car dans les supermarchés, il n’y aura jamais de salade aux yeux « bleus comme vous, ma p’tite dame ! »
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