Deux cents ans de"bac"
Voilà 200 ans qu'il existe. Ah ! ce cher baccalauréat ! Aucun mot du langage éducatif n’est autant chargé de tabous collectifs et d’espoirs individuels. A la fois institution nationale, obsession statistique des proviseurs, des recteurs et des ministres, passeport pour les études supérieures et certificat de savoir minimum, le « bac » a pris avec le temps une valeur mythique. Cher examen que le monde entier nous envie. Combien de réformes, d’ajustements, de refonte a-t-il dû subir depuis sa première mouture en 1808 ? Ce n’était alors qu’un vague oral à peine préparé. C’est aujourd’hui la plus grande épreuve écrite du monde, l’examen qui scande l’année scolaire et, en partie, l’année civile. Bien plus, le bac est devenu le baromètre de tout l’effort éducatif. Il est, avec le taux d’inflation, le déficit du commerce extérieur et les principaux indices économiques, CAC 40 et autres, la bête noire des gouvernements qui rêvent toujours d’un maximum de bacheliers. Et il est vrai que, sur le terrain statistique, la progression des taux de réussite au bac suit, comme par miracle, une courbe régulièrement ascendante. De quoi laisser pantois les théoriciens de la baisse perpétuelle du niveau. De quoi aussi inspirer aussi des soupçons. Et si le bac était plus facile que de mon temps ?
Toutes les études le prouvent : les meilleurs sont meilleurs, notamment dans les matières scientifiques et les langues étrangères. Et pour les autres, la question ne se pose pas, pour la simple raison que leurs ancêtres n’allaient pas au lycée ! Donc, « le niveau monte », puisque le nombre de bacheliers s’élève. Malaise cependant : sur le marché de l’emploi, le bac ne jouit d’aucune cote. Ce n’est en rien une qualification professionnelle, sauf dans certaines branches rares et pointues. Il faut donc poursuivre ses études plus loin. Autant dire : le bac n’est pas destiné à trouver un emploi. Et tant pis pour les centaines de milliers de garçons et de filles qui le croient. Et pourtant, ils bossent. Dès la seconde, les lycéens sont incollables sur le coefficient de chaque épreuve et le taux de réussite de leur propre « bahut » !
Le bac s’est « massifié », démocratisé. Le bac ne vaut rien, mais rien ne vaut le bac. Jamais le bac n’a été aussi accessible, mais jamais un échec n’aura de conséquences aussi dramatiques qu’en 2005. A une époque où le succès tient dans l’équation magique « bac + quelque chose », ne pas être bachelier est synonyme de petits boulots sans avenir, de galères assurées et de déclassement. Le bac n’est pas un moyen de monter, mais de ne pas tomber. Autre raison de se donner du mal : les bacs sont tous égaux, mais certains valent plus que d’autres. Mieux vaut décrocher le « bon bac » qui ouvrira toutes les portes, celles des meilleures prépas scientifiques, commerciales ou même littéraires. Elitisme pas mort… Car malgré les proclamations égalitaires, jamais les différents bacs n’ont été aussi impitoyablement hiérarchisés Les séries étant elles-mêmes subdivisées en options, on en arrive à une gradation digne des castes en Inde, du brahmane à l’intouchable. Ou comme dans une course cycliste : autrefois, le peloton passait, et les gens le regardaient sur le bord de la route. Aujourd’hui, tout le monde fait partie du peloton, mais le peloton s’est étiré, ca va beaucoup plus vite et il y a des largués, des laissés-pour-compte menacés par la voiture-balai.