Pâques aux flacons

Publié le par Guy Le Flécher


Laurent était bizarre. Il reniflait ses poignets. « Elle en a de bonnes ! », couinait-il, « Un parfum ! Il y en a 300 ! ». Il s’était fait pschipschitter à outrance à la galerie Euralille. Tout se mélangeait. « Il faut voir sur la peau de la personne », lui dit la vendeuse. Laurent gémit de plus belle : « Elle veut que je trouve tout seul ! Elle me met à l’épreuve, c’est dégueulasse ! » Il en était resté au « sent-bon ». C’était l’époque « une femme, un parfum ». « Mon Soir de Paris est bientôt fini », soupirait sa mère. Pour son père, c’était aussi facile que de refaire le plein d’essence. Aujourd’hui, « la femme est changeante, multiple », signale la pub. « Prenez un flacon qui en jette », lui dit la vendeuse. Qu’importe l’ivresse : le flacon fait acheter le parfum. Du temps de sa mère, on parlait de parfums pour brunes ou pour blondes. Aujourd’hui, on n’en parlait plus du tout. Mais Eve était-elle vraiment blonde ? Sa stratégie pour arriver à le vérifier passait par le choix de ce foutu parfum.  Les magazines conseillaient telle ou telle « fragrance » (quel affreux mot, se dit-il) selon que la femme est « sensuelle »,
« romantique »,  « classique », « mutine » ou « anticonformiste ». Mais Eve n’était-elle pas à la fois romantique, sensuelle, mutine et anticonformiste ? Eve était tout, sauf classique. Il éplucha les publicités. Les filles qu’elles montraient avaient tendance à méditer toutes nues dans le désert en se tordant les bras. Ce n’était pas son genre, à Eve. Dans un article, Laurent fit une  découverte importante. La plupart des fragrances sont deux choses à la fois : « légère et enveloppante », « fraîche et capiteuse », « douillette et violente » et même « profane et sacrée ». C’était, se dit-il, diviser par deux les risques de se tromper. Quand la vendeuse lui fit sentir « Criminelle », il commença par tourner de l’œil, saisi d’effroi et de volupté. C’était un venin. C’était l’Eden du point de vue du serpent. Son cadeau fut loin d’être un flop. Eve se lova contre lui et le croqua comme une pomme.
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