Bar, biture, hic !
Il existe plusieurs raisons d’apprécier un bistro : le goût de la rousse, le prix de la blonde, le sourire de la brune. Alors quand en plus, la déco est enivrante… Au café, les tables sont rapprochées les unes des autres. De là un bénéfice certain : les consommateurs ont le sentiment de constituer un groupement distinct des autres mouvances de la ville. Ils sont en état d’entendre les conversations auxquelles, en principe, ils ne participent pas. S’ils se veulent observateurs, ils jouissent d’un regard direct sur leurs voisins. On n’a pas à justifier sa présence en ce lieu. On a sa fonction : celle de boire, de se rafraîchir ou de se réchauffer. Le café ne cesse de bruire. Donc la ville existe. Donc j’existe. Tel est le cogito de mon ego. En terrasse, s’institue une certaine hiérarchie, depuis l’expresso que le garçon rechigne à servir jusqu’aux coupes de glace aux couleurs et au prix extravagants. En terrasse, on occupe le devant de la scène. De là quelques rencontres furtives : l’ami(e) qui vous salue avant de poursuivre sa route. Les passants qui tiennent le rôle de figurants.
Les garçons vont et viennent. Dans leur mobilité agile, ils animent le lieu et en réaniment l’identité. Car ils savent vite reconnaître l’identité. On fait le premier pas vers le serveur, on lui sourit alors qu’il ne nous a pas encore aperçu. Le journal du café – celui qui n’appartient à personne et qui circule de table en table – possède un prestige particulier. Il est convoité, on attend avec impatience qu’un autre lecteur le dépose pour s’en saisir. La place au café se paie, au prix d’une consommation, l’express constituant le prix d’entrée minimal. En s’en acquittant, on acquiert un certain statut, celui de client. A leurs heures de gloire, certains piliers de bistrot buvaient au-delà de leur soif et de leur capacité à écluser l’alcool. Boire, encore boire jusqu’à trop boire, et ainsi se déposséder d’un moi encombrant, d’un surmoi vétilleux, parvenir au-delà de ces limites que la société nous interdit de franchir.
Lui s’appelle Jean-Michel. Un brillant avenir derrière lui. Il le sait. Des études commerciales, un poste de gestion, un démarrage en fanfare, le pastis du midi, le champagne de 18 h, la bonne bouteille de derrière les frigos, le scotch d’après souper, les premiers déboires, une déception sentimentale, le petit coup d’accélérateur, la vieille prune en plus, le cognac au comptoir, le blanc sec qui fait passer le tout, la crise, les problèmes au boulot, la frime pour dissimuler les premiers coups de bambous. « Vous en reprendrez bien un dernier ? ». Au départ, un certain panache, la bouteille haute. Puis la descente, marche par marche, les gaîtés devenant délires, et les griseries des petits matins noircissant jusqu’à se diluer dans un sang d’encre. La gueule chiffonnée, la gueule de bois, la gueule de pierre. Licher, pictonner, tafiater, se défoncer, se poivrer. Il boit seul, d’autres en meute. Chaque jour un peu plus, le chemin de croix de la déchéance, l’avalanche blanche entre les tempes.. « Papa a bu », diront encore ce soir les enfants. Fatigue, dégoût, lutte des schlasses. Cet énorme désir de débâcle chevillé au gosier. L’horreur d’être un matricule d’ivrogne basique, pas un picoleur mondain qui fait des claquettes sur les millésimes. Est-ce que les fantômes boivent ?
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