Ca n'arrive qu'au bistrot

Publié le par Guy Le Flécher

Première histoire : il est midi, j’ai faim, et peu de temps. J’entre dans un fast-food de la gare Lille-Flandre toute rose. Avec mon cheese-burger et mon milk shake, je m’installe ensuite à une table. En face de moi, une jeune femme qui grignote des frites. Je lui souris. Elle détourne le regard avec une moue. Illico, je plonge dans le journal  et tente d’oublier mon échec. Sur ces entrefaites, arrive la copine. Elle est maquillée façon sixties, et son vernis à ongles s’écaille. Elles causent. Mine de rien, je tends l’oreille et j’enregistre. La première : « Et Marc, il t’aime pas ? » La seconde : « Un max qu’il m’aime, mais il a tort. Je suis une pourrie. » La première : « Pas autant que moi, c’est clair ! » La seconde : « J’t’en prie, laisse béton ! » Je me dis qu’à l’heure de la télé-réalité, on devrait parler comme ça dans les feuilletons.  A côté, certains dialogues font sacrement rance.

Deuxième histoire : Je sors de l’opéra, et il tombe des cordes, de sorte que je cours me réfugier à « La Cloche », le bistrot RTL de Lille où les vedettes de la radio viennent une fois par mois faire leurs émissions. Comme je caille, je commande un chocolat chaud. A la table d’à côté, une blonde platine, la quarantaine aguichante et perverse, écoute un jeune homme tout juste dix-huit ans (il venait de les avoir, je chantonne) et la chevelure résolument moderne, c’est-à-dire en épis, lui lire une petite annonce : « Vieux puceau, 24 ans, cherche désespérément complicité féminine (40/60 ans) qui voudrait me révéler tendresse et amour. Je rêve d’une relation suivie pleine de caresses et de chaleur. Suis doux, timide, pas moche, 1m75, très blond, sihouette et barbe fines. Rendez-vous lundi, entre 18 h et 19 h sur un des bancs de la rue Faidherbe.  Si je ne te déplais pas, aborde-moi gentiment. Je t’embrasse et je signe Py Trois Quatorze Seize » Le jeune homme relève la tête. « Tu parles d’un blaze ! », qu’elle rigole. « N’empêche que celui-là, on va se le faire, et lui piquer son fric ! » Je ferme les yeux et j’imagine la suite. Je frémis.

Troisième histoire : toujours dans un bistrot, au café de Foy pour tout vous dire, mais deux jours plus tard. En face de moi, un type, presque un clodo, qui depuis plus d’un quart d’heure fait le siège de… ma table.  En désespoir de cause, je me prépare à foutre le camp. Le tapeur d’incruste baisse la garde et dit, avec résignation : « Ecoutez, pour abandonner le sublime… »  « Quoi encore ? », soupiré-je en rangeant le journal. « Ca vous fait rien si je mange le cornichon de votre sandwich ? » Alors là ! Je le regarde, je me rassois et me dis qu’un bon écrivain pourrait trouver là une bonne attaque pour une nouvelle histoire. Un sujet, en quelque sorte.

Y a pas à dire : le bistrot, c’est le centre de la vie, le centre de tout. Même pour un « borderline » comme moi qui adore le périphérique, le contour, le pourtour. Le hors-sujet, quoi !
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