Lille en quelques shorts
Il court, il court avec la verdeur d’un cinquantenaire rugissant. Quinqua requinqué, il n’en finit plus d’effeuiller ses foulées dans les sentes du bois de Boulogne. Les alentours de la Citadelle sont le point de rencontres et d’échanges spontanés de centaines de joggers anonymes venus là pour pas grand-chose. Pour quelques minutes de plaisir ou de fierté. Il court, il court après des petits riens et des grands bonheurs. Sous le soleil ou la pluie, dans le vent, la boue et la sueur, le pied léger dans la gadoue. Pour un banquet de foulées, un joli festival de cannes, une orgie de kilomètres. Un festin de convivialité. La communion avec les sentiers mouillés, le vent aigre, l’air inspiré et expiré dans un souffle âcre et profond. Il court, il court, insensible au temps qui passe, soucieux des coureurs qui passent. Et le dépassent. Il court, il court, le nez au vent, les pieds ailés, et dévore le temps à grandes foulées voraces. Le ventre ceint de bouées rembourrées, il court, il court et rêve de « plaquettes de chocolat » et autres muscles raides vantés par les magazines. Se mettre au régime et au training pour mieux débouler cet été en masse débraillée sur la plage ensoleillée, au milieu des coquillages et crustacés.
Donc, la course comme démarche. A l’aise dans ses baskets. La mèche au vent. Au mieux de ses formes dans ce survêt’ qui vous classe son homme. Ou en combiné marcel + bermuda, très gentleman-coureur. Lille en short et en résumé. Des jeunes, des anciens, des femmes, des étudiants, des coureurs au long cours, des vieilles pointes, des forts de foulée, des étalons, des talonneurs, des bedonnants débutants, des grosses légumes, des maigrichons, des gringalets des sables, des poilus, des velus, des barbus, des malvenus, des essouflés, biscottos ramollos, des machos sans abdos donc pas de la trempe d’Aldo ou des machos à trop-plein inopportun. Mais aussi les rois de la gonflette, de vrais gratte-septième ciel bâtis comme des athlètes occupant à la fois le devant de la piste et les pensées des dames. La nation ainsi représentée, courant même à contre-courant, admet dans ses rangs, serrés à la taille, tous les types de sportifs, unis ou non bleu marine ou vert bouteille. Des mollets noircis par la boue, des joues blanchies par l’effort. Chacun en son effort intérieur.
A quoi bon ces kilomètres avalés comme un grand bol d’air ? A quoi bon cette dépense inutile, cette ascèse à savourer sur place ? Rien ne sert plus que de courir. Il n’est pas inutile de se maintenir en forme. On savoure ainsi de belles revanches quand l’ascenseur est en panne. On ne vivra peut-être pas plus vieux. Mais on vivra sûrement plus jeunes. Jeunesse éternelle au bois de Boulogne, au parc Barbieux, au parc du Héron. Mens sana in corpore sano, ce n’est pas que du latin. On ne court pas contre les autres, mais contre soi. Et avec ses rivaux. D’où la constante bonne humeur qui sourit sous le soleil frisquet. La course ou la vie : en quelques kilomètres de sous-bois, on retrouve un peu de soi-même. Des gestes simples, les coudées franches, une harmonie venue du corps. La course à pied pour tous ces joggers que je regarde, auxquels je ne me mêle pas, semble devenue un sport d’attache. Il court, il court. Comme Vic. Comme Ric. Comme Nic. Tous en Nike ? Une vraie partie de campagne en pleine ville. Dimanche prochain, si un galop d’essai vous tente …
Publicité