Martine Aubry, le chemin du beffroi

Publié le par Guy Le Flécher

Le dimanche 16 mars 2008,  la liste conduite par Martine Aubry aux municipales de Lille a remporté 66, 56 % des suffrages exprimés.  L'occasion de republier un article paru dans le "Journal de Lille", en avril 2001, quelques jours après son élection comme Maire et qui retrace son parcours depuis son arrivée à Lille, au printemps 1994.

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epuis 1994, elle a pris le temps de se faire connaître et apprécier, de montrer sa maîtrise des dossiers, de tisser ses propres réseaux, de devenir une vraie lilloise. Le 25 mars 2001, Martine Aubry est devenue Maire de Lille. D’une campagne à l’autre, zoom arrière sur un parcours sans faute, naturel de travail et d’ancrage.


« J’ai envie de vivre, de trouver une vie normale », explique-t-elle quand elle quitte le gouvernement en octobre 2000. Comment ne pas la croire quand on la croise à la veille de Noël dans une rue piétonne, rieuse et joyeuse, emmenant  tout son petit monde sur la grande roue ? Un an plus tôt, elle avait déjà prévenu Lionel Jospin qu’elle s’en irait, réformes faites, à l’automne au plus tard pour ne s’occuper que de Lille. « Je ne sais pas faire deux choses à la fois », répète-t-elle souvent. A une réunion publique à Fives, il y a quelques semaines, on l’interroge sur un éventuel destin national. Elle répond clairement que seul Lille compte désormais. Partir volontairement du gouvernement, démarche inédite dans la Vème République, c’est prendre de la distance. Cette décision l’honore et les échecs de certains ministres au soir du 2ème tour lui donnent raison après-coup. Bien avant de nombreux candidats, elle a compris ce qu’attendent désormais les citoyens de leur maire. C’est sur le crédit personnel des candidats et leur présence sur le terrain que les électeurs jugent. Alors, à l’automne 2000, elle  revient chez elle, à Lille, dans cette ville où elle a choisi de vivre, dès le printemps 94. L’autre dimanche, lors de l’installation du conseil municipal, Pierre Mauroy, du coin de l’oeil, regardait sa dauphine traverser la salle, ceinte de son écharpe. Il semblait fier de celle qu’il avait fait venir près de lui en 1994, au moment où il craignait tant qu’après la région, le département, les législatives, la ville aussi puisse un jour être perdue.

La jeune femme plaît

Martine Aubry débarque à Lille presque en même temps que la nouvelle gare TGV. Elle s’installe dans un appartement à proximité immédiate de la Porte de Paris et du beffroi. Elle quitte la section socialiste du XVème arrondissement de Paris pour adhérer à celle de Lille-Centre. Et se met au travail, multipliant les rencontres avec les associations et les chefs d’entreprise. Elle sillonne les quartiers populaires pour renouer le contact. Des quartiers qui s’étaient enflammés pour mener des « chasses aux dealers ». Pierre Mauroy la nomme chargée de mission et fait appel à sa Fondation Agir contre l’exclusion (Face) pour travailler sur le Faubourg-de-Béthune et Lille-Sud. De nouveaux équipements poussent dans les quartiers, de nouveaux rapports se créent. L’influence de Martine Aubry est appréciée. La jeune femme plaît. Les électeurs l’observent avec bienveillance. Elle incarne à la fois la relève, la modernité et la lutte contre l’exclusion. Première expérience électorale, premières sorties des cabinets ministériels et des réseaux associatifs qui ont longtemps constitué son ordinaire.

Lille adopte Martine

De discussions approfondies autour d’une table aux contacts directs et francs sur un marché ou lors d’un porte-à-porte, elle effectue son parcours de candidate avec beaucoup de décontraction, de naturel : elle serre des mains, signe des autographes, sourit quand on l’interpelle dans la rue d’un tonitruant : « Bonjour, Madame Le Maire ». Elle inspire confiance. Elle invente de nouvelles réunions-débats destinées à « rendre plus citoyens » les simples électeurs, autour de thèmes jamais évoqués en période électorale, la drogue, la morale, l’action humanitaire. On vient pour découvrir la nouvelle venue, pour la jauger et souvent, s’enticher d’elle. Le baptême du feu est réussi. Lille adopte Martine, une adoption à renom national dont toute la ville bruisse. En juin 95, avec  son équipe dopée par ce coup de jeune, ce coup de séduction discrète façon Martine,  Pierre Mauroy recueille les dividendes du gigantesque bouleversement qu’il a fait subir à la ville en l’espace d’un mandat . Martine Aubry devient Première adjointe.

Hyperactive

Elle apprend vite le métier. Elle travaille dure et bien, chacun en convient. Elle se penche sur les comptes d’Euralille et de Lille Grand Palais. Elle est à Lausanne pour défendre la candidature de Lille aux Jeux Olympiques et le lendemain préside une réunion dans une maison de quartier. Elle est de toutes les braderies, de tous les défilés - de géants ou de militaires -, de tous les dépôts de gerbes des cérémonies officielles. Casque de chantier et truelle à la main, Martine Aubry pose la première pierre de Genfit à Eurasanté ou d’une nouvelle résidence HLM, à Lille-Sud. On la croise dans les spectacles, au coin de la rue, aussi bien boulevard de Metz qu’à l’Espace Pignon des Bois-Blancs. Elle ne rate pas un match du Losc, ce club si longtemps porté à bout de bras et de subventions par la seule Ville de Lille, et dont son père est un fervent supporter de toujours. Elle se lève à chaque ola, achète des écharpes du club, va saluer les joueurs dans les vestiaires. Bref, omniprésente, hyperactive, malgré des responsabilités ministérielles qu’elle remplit avec bonheur : renflouement de la Sécu, emplois-jeunes, couverture médicale universelle, baisse du chômeurs. Les 35 heures, elle les fait pour les autres, pas pour elle.

Tête de liste

Quand au petit matin du 16 avril 2000, le préfet lui téléphone pour lui annoncer la mort de Ryad, un jeune homme de Lille-Sud, tué d’une balle dans la tête par un policier, Martine Aubry prend immédiatement la situation en main. Une situation dont elle a compris la gravité, presque d’instinct. Bientôt, les poubelles, les cocktails Molotov vont brûler, les abribus exploser. Elle prend contact avec la famille de Ryad et installe une cellule de crise. Elle appelle le Procureur et met en effervescence le Palais de justice. Dehors, les femmes hurlent leur douleur, les jeunes crient leur colère. La mosquée et son Recteur appellent au calme. Seule aux commandes, Martine Aubry fait face à l’émeute qui gronde, aux manifestations qui gonflent. Elle tient le choc, gère la crise de manière magistrale. Pas de doute, elle fera un bon maire. Seulement voilà, elle ne peut continuer à se partager entre Paris et Lille. Les militants socialistes l’ont désignée en mars 2000, à une énorme majorité, comme tête de liste pour les municipales de 2001. Ils l’attendent, elle arrive. A peine quelques jours de repos pour se remettre d’une emploi du temps surchargé et d’innombrables nuits blanches passées à l’Assemblée nationale pour défendre ses lois, que la voilà de nouveau sur le pont. Requinquée, battante. Elle ne croit pas aux sondages, elle se lance à corps perdu dans une campagne courte mais intense qui la voit débouler partout dans la ville.

Clair, direct

Dans ses réunions de quartier, Martine Aubry parle simplement, clairement des choses de la vie, les petites comme les grandes, et du lien social autant que du parc Euratechnologies et d’Eurasanté, ces deux grands projets qui permettront à Lille de s’imposer définitivement comme capitale nord-européenne. Elle enregistre les récriminations, elle répond du tac au tac. Quand on l’interpelle sur les 35 heures ou son action pour l’emploi, elle répond fermement, expliquant la législation, donnant des conseils ou des adresses. Elle parle clair, direct, de choses simples comme de choses compliquées, avec ce surprenant talent de laisser à son auditoire, le sentiment d’être plus intelligent après l’avoir écoutée. Ses yeux roux rencontrent ceux d’un public venu en découdre, et qui se laisse convaincre.
Martine Aubry  le sait maintenant : elle peut compter sur Lille, symbole d’une longue tradition socialiste et ville emblématique de la solidarité, pour développer cette autre façon de faire de la politique qui a déjà séduit près d’un électeur sur deux.

Paru dans "Le Journal de Lille" en avril 2001

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