Arpenter les rues de Lille
Lille est une ville à pied. Comme la marche, pas comme le verre, ni comme celui du nez. Encore que l’association de Lille, du verre à pied, du nez suggère-t-elle l’image roborative d’une bière ou celle, plus lénifiante, du genièvre. Une ville à pied : j’entends par là une ville qui se parcourt naturellement, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des véhicules plus sophistiqués. Dans cette catégorie, Lille a la taille maximale qui autorise ce genre de fantaisie. Il faut savoir aimer les rues. Les rues de Lille en particulier. Il s’en dégage une atmosphère, une ambiance à nulle autre pareille. De jour comme de nuit. Arpenter, picorer, humer. Musarder dans le vent coulis qui crisse telle une chauve-souris. Rencontrer l’autre, lui parler, convoquer les fantômes s’il le faut. D’un quotidien l’autre, sans fla-fla, sans esbroufe, pourchasser une immense variété de vivre.
Dans les rues de Lille, il faut se faire flâneur, maraudeur de plaisirs miniatures, capteur de bonheurs furtifs, kleptomane de moments magiques. La merveille gît dans les détails. Un porche, une façade, une vitrine : d’un presque rien, le piéton fait son miel. Venir, revenir, se souvenir et votre madeleine de Proust prend une sacrée gueule d’atmosphère. Aimer les heures creuses, les courses indéterminées. Ausculter la poétique de la ville. S’offrir l’instant fugitif, inactuel, doucement infusé dans le temps à la traîne. Chronométrer l’éternité, avec précision et tendresse. Fuir la cohorte des électrocutés du bulbe qui nous fatigue avec leur ère du vide. Apprécier tout l’art d’un sablier savouré à petites lichées : Lille s’y prête de bonne grâce. Pour peu qu’on veuille bien s’y attarder.
C’est en parcourant et en découvrant ses rues que l’on comprend qu’une ville est le lieu de tous les possibles, des destins collectifs et des projets individuels, source de tous les maux aux dires de certains, de toutes les chances selon les autres. Une ville finalement n’est que le lent, le patient assemblage des passions humaines. Elle peut souffrir, espérer, aimer, comme les femmes et les hommes qui y vivent. Rien de ce qui lui arrive ne laisse indifférent. Séduisante ou violente, ambitieuse ou endormie, elle suscite les qualificatifs les plus excessifs, comme on parle d’un être vivant, qui vous intrigue et vous agace à la fois. Lille n’échappe pas à la règle. Charme supplémentaire : ses habitants ne doutent de rien. Ils ont de soudaines audaces qui surprennent. Sans complexes, ils se fixent des objectifs démesurés. Le plus étonnant, c’est qu’ils arrivent à les atteindre !
En arpentant la Capitale des Flandres, appellation pratique quand on veut éviter une répétition ou faire comme ici, du genre, il faut se réciter en les savourant, comme on fait ses délices d’une gaufre goûteuse, les noms truculents de certains lieux qui renvoient non à des personnalités, mais à l’histoire, à la tradition, à l’activité des petites gens : rue des Célestines, rue des Bonnes-Râpes, rue de la Clé, rue des Trois-Molettes, rue des Sept-Agaches, rue des Pénitentes, place aux Oignons…
En balade le nez en l’air, c’est la rue qu’il faut écouter. Les gins de ch’nord ont un accin, gai, gaillard, gouailleur, aussi gourmand que celui du sud est chantant. Oui, le patois est riche, sensible, précis et terriblement évocateur. Avec gramin de nuances. Pas une parelle ! Là où le français ne voit qu’une flaque d’eau, lui distinguera la gadoue et la berdoulle. Dans la rue, il faut savoir argarder, arluquer, arvéter, miler, vir : cinq manières pour voir. Desrousseaux et autres chansonniers ont ainsi canter avec tendresse, ironie– et combien de couleurs ! – les choses de la vie. A mon tour, c’est en patois que je vais te déclarer mon amour, ô ma ville : « Lille, j’té quère ! »
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