Ondes de nuit
Autour de minuit, tout est permis à la radio. Toutes les tribus ados ou adultes prennent la parole. Une parole libre, confidente, folle ou désespérée que l’auditeur écoute avec une intensité rare. Passé minuit, on « habite » la radio. Comme un territoire. Comme une maison. Et la posture de l’auditeur compte autant que ce qu’il écoute. Trois cas de figure. Premier cas, celui du transistor enfoui sous les draps. La radio en guise d’oreiller, une respiration de musiques et de paroles au plus près des tympans : ces recroquevillements voluptueux, cette demi-conscience vagabonde qui nous ramènent aux solitudes nocturnes de l’enfance. Le deuxième cas, c’est celui d’une longue solitude en voiture, mettons Lille-Bordeaux, avec la route qui défile, les arbres qui jaillissent dans la lumière des phares, la lampe du tableau de bord comme dernière compagne, la radio occupant, soudain, tout l’habitacle et des envies de Mozart, plein pot. Le troisième cas de figure, domestique celui-là, n’est pas moins délicieux : le rond d’une lampe sur un bureau, une promenade sur Internet, un travail ou un livre à finir, des pages qu’on tourne, l’opacité de la nuit qui avance alentour et, en sourdine, bon Dieu, cette forte présence d’une voix dans le poste.
La nuit radiophonique est comme une terre en friche propice à l’aventure, un périmètre protégé du territoire médiatique. C’est l’heure de la confidence ou de la culture sur le service public. Mais il est de tout autres veilles possibles. A la radio, la nuit n’est pas qu’un havre de paix habité par des cantantes de Bach, des confidences amoureuses et des dialogues socratiques. On trouve sur la bande FM, le contraire exact de cette immobile sérénité : la grande nouba des ados pendus au téléphone, des nuits pirates, hululantes et agressivement radicales. Une communauté insaisissable mais en ébullition, de grosses déconnades, de la violence niaise, de la générosité immédiate, un désespoir brut de décoffrage, énorme, qui laisse parfois affleurer la tragédie sous la provoc’. C’est fou ce qu’on peut entendre sur ces fréquences de nuit. A l’écoute, on hésite alors entre l’exaspération et un vague attendrissement.
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