La mort du dernier "poilu"
Une réalité irréelle. Casemates et boyaux, chemins noyés de pluie, lignes de crêtes et cicatrices de tranchées, et aujourd’hui chemins entre les croix blanches de cimetières militaires, à l’herbe taillée de près, c’est le paysage blême de la grande fournaise où le XXème siècle entama son premier suicide. Cet univers de la grande Guerre, nous sommes encore nombreux à l’avoir touché du doigt. Une femme qui a fêté ses 20 ans en 1918 n’avait que 70 ans en 68. Nous en avons connu des grands-mères ou des grands-tantes des années 60, le visage raviné de souvenirs qui vivaient toujours dans le décor de leur jeunesse foudroyée, avec la douille d’obus servant de pot de fleur, la photo d’un disparu en uniforme sur la cheminée, le café servi d’une main tremblante, la boîte à biscuits précautionneusement tirée du buffet, "encore un que les Boches n’auront pas", comme on disait alors.
Un climat de minuties domestiques, de manies douces, de mamies douces, d’habitudes immuables, clichés sépia, fleurs séchées, napperons ouvragés, les hommes disparus, les horloges arrêtées, le chagrin des inconsolables fiancées, épouses et mamans dépossédées. J’ai connu, chez mon arrière-grand-mère, cette sorte de douceur triste qui était le legs des guerres évanouies. Jusqu’à la fin, elles auront rêvé d’une porte s’ouvrant sur un soldat de l’automne 1918, démobilisé et vivant, mais les décennies avaient passé, et cette porte-là restait fermée. Un jeune mort les attendait peut-être au fond du jardin des souvenirs, loin dans le temps. Il faut savoir sentir la densité du temps et la transmettre aux plus jeunes les liens généalogiques avec ces années dont ils sont lointainement tributaires. En 1905, un homme de mon âge pouvait se sentir relié à 1815, année de Waterloo comme un homme de 2008 peut encore comprendre les enjeux des batailles de 1915.
Je parlais l’autre jour avec une dame de 95 ans et toute sa tête qui se souvenait d’avoir entendu, à l’âge de 5 ans, les sonneries de novembre 1918 célébrant l’armistice. C’est cela, le vertige du temps : avoir en face de soi, en ce mois de mars 2008 où disparaît le dernier poilu français, une personne vous écoutant avec la même oreille qui a entendu, il y a 90 ans, les cloches marquant la fin de la grande boucherie.
Un climat de minuties domestiques, de manies douces, de mamies douces, d’habitudes immuables, clichés sépia, fleurs séchées, napperons ouvragés, les hommes disparus, les horloges arrêtées, le chagrin des inconsolables fiancées, épouses et mamans dépossédées. J’ai connu, chez mon arrière-grand-mère, cette sorte de douceur triste qui était le legs des guerres évanouies. Jusqu’à la fin, elles auront rêvé d’une porte s’ouvrant sur un soldat de l’automne 1918, démobilisé et vivant, mais les décennies avaient passé, et cette porte-là restait fermée. Un jeune mort les attendait peut-être au fond du jardin des souvenirs, loin dans le temps. Il faut savoir sentir la densité du temps et la transmettre aux plus jeunes les liens généalogiques avec ces années dont ils sont lointainement tributaires. En 1905, un homme de mon âge pouvait se sentir relié à 1815, année de Waterloo comme un homme de 2008 peut encore comprendre les enjeux des batailles de 1915.
Je parlais l’autre jour avec une dame de 95 ans et toute sa tête qui se souvenait d’avoir entendu, à l’âge de 5 ans, les sonneries de novembre 1918 célébrant l’armistice. C’est cela, le vertige du temps : avoir en face de soi, en ce mois de mars 2008 où disparaît le dernier poilu français, une personne vous écoutant avec la même oreille qui a entendu, il y a 90 ans, les cloches marquant la fin de la grande boucherie.
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