Vous reprendez bien un vers ?
On me demande pour un recueil à paraître, de retrouver un ou deux poèmes que j’aurais un jour écrits. Le choix est aussi facile qu’étroit : les seuls poèmes que je me sois risqué à signer remontent à 1973 dans « La Cloche à fromage », un mensuel fondé avec quelques copains au lycée Robespierre à Arras. Ils ne sont ni bons, ni mauvais, simplement influencés. Je lisais Henri Michaux, Julien Gracq. On est sérieux quand on a dix-sept ans. Tout de même, il se trouvait alors dans un lycée de province une dizaine d’enragés pour avoir envie d’écrire des poèmes, de les publier, ce qui supposait de trouver une Ronéo et un peu d’argent, avant de tenter d’en diffuser quelques exemplaires à 20 centimes pièce. A tout prendre, l’idée de l’ado-poète restait plus inspirante que ridicule. La poésie semble devenu un genre voué aux catacombes. Un test simple : demandez à votre entourage de citer cinq poètes français vivants. Le résultat sera éloquent.
Du vers au verre, il n’y a qu’un coude (qui lève le verre) et une main (qui écrit un vers). Il y a des gros poètes qui tachent, des vers blancs de blanc, des rimes sans raison, et des raisons de rimer et de railler, des poésies torturées et d’autres timbrées comme un éclat de rire, des peccadilles, des mots d’amour. Et des poètes, en chair et en os, en mots et en voix. La poésie doit mugir dans les cours, les cimetières et sous la couette. Des poètes pour le creux de l’oreille et le bas de page. La poésie est une clandestine de première. Elle est partout et nulle part. Dans la rue, les têtes et les tiroirs de M. Toulemonde. Mais chaque année, depuis six ans, elle sort prendre l’air, au vu et su de tous. Elle s’ébroue dans les cafés et les librairies, les hôpitaux et les mairies, prend la parole au petit bonheur et profite au mieux du printemps des poètes. Quand la poésie descend dans la rue, elle ne bloque pas la circulation. Elle fait circuler les mots. Les phrases se profilent, s’installent, résonnent, longues et onduleuses. Des phrases qui n’en sont presque plus tellement elles bifurquent et se ramifient. C’est la poésie qui parle. On éprouve à la fin un vide. Le vide des moments de grâce.
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