Crève, misère !
Cela revient chaque année. Comme les engelures ou les mauvais rhumes, comme la galette des rois ou la Saint-Valentin. En hiver, la France redécouvre ses pauvres. Pour eux, l’hiver commence souvent à l’automne. Pour eux, l’hiver finit-il un jour ? A l’arrivée des premiers froids qui vous tombent dessus comme la vérole dans les temps anciens du bas-clergé, il y a ceux qui s’aperçoivent avec horreur qu’à quelques mètres de chez eux des personnes luttent pour passer l’hiver vivantes. Ou ceux qui haussent les épaules déplorant un phénomène qu’il faudra bien un jour fait disparaître, « mais tant qu’il y aura la crise… »
Combien sont-ils à dormir dehors chaque nuit. Nous les comptons mal. Nous ne les comptons plus. Comptent-ils encore ? Les pauvres, ça ne parle pas, ou peu. On les désigne quand on ne peut pas les étiqueter. SDF, Rmistes, « nouveaux pauvres », « fin de droit »… Les catégories s’entrecroisent, s’additionnent jusqu’à former ceux qu’on a fini par mal nommer « les exclus ». Les statistiques qui ignorent les visages ont repéré les « grands exclus » Désespoirs, divorces, dérives, alcool, drogues ? Le vrai visage de l’ennemi public numéro un qui hante les rues de France, celles de Lille comme les autres, est affublé d’un patronyme désormais connu des plus jeunes avant même qu’ils aient eu à user leurs fonds de culotte sur les bancs de l’école : chômage. Dans beaucoup de familles, il est la hantise du présent et l’angoisse d’un avenir aussi incertain qu’une file d’attente à l’ANPE. Dès que le travail est perdu, la dégringolade va vite, très vite.
La galère : terrible et redoutée, toujours tapie derrière la nuque, agrippée à l’épaule gauche comme un sale oiseau de malheurs. Les plans : plans pour survivre, plan pour dormir, plan pour manger, plan pour se protéger. Froid devant, tous aux abris. Rien n’est jamais acquis, tout peut se dérober. La manche, autour de la gare, de l’église St-Maurice, rue Faidherbe, au pied de telle boulangerie, près du distributeur de La Poste, là-bas à l’entrée du métro, côté Gambetta. Ici, et puis encore là. Et là. Des clochards gelés, des SDF morts de froid, de trouille. Que les flancs de leurs chiens réchauffent à peine. Des corps émaciés, suppliciés. La manche, ce faible maillon qui relie l’affamé à ceux « qui ont encore ». Pöur l’instant… Dans une autre vie, « avant », ils étaient tous quelque chose de différent. Ils avançaient à pas timides et à sous comptés. Mais maintenant ? Le passé s’évade à mots hésitants, comme à confesse, entre ombre et lumière.
On donne une pièce, on se donne bonne conscience. Leurs consciences à eux sont éteintes : par l’hiver, l’épuisement, la faim, l’alcool, le fardeau de leurs perpétuelles gueules de bois. De leurs cartons crasseux, de leurs plastiques lamentables, sortent des doigts gourds et bleuis par l’air piquant, des visages ébouriffés et mal rasés, des bouches édentées d’affreuses sorcières, des épaules engoncées dans des manteaux pouilleux, des corps sous-nourris et odorifants qui feront des cadavres hypothermiques. Survivre dans la rue demande une ingéniosité rare, un courage rien moins qu’héroïque. La mort guette à l’horizon de quelques heures. La folie n’est pas loin. Les bandits rôdent. Les rats sont là, à même la couche. Ils ont froid, très froid. L’enfer est froid.
Publicité