Petite visite à Euralille
Lille-Europe, la gare des TGV, est tapie à l’ombre du gratte-ciel vert-de-gris qui l’enjambe, en forme singulière de L ou de chaussure de ski ou encore de « flipper ». Des fenêtres en trapèze : ainsi, à l’intérieur, les gens ont moins le vertige. Une gare comme un sentiment d’interplanétaire. Certainement nous sommes à Lille. Presque un autre Lille, dans le clignotement post-moderne d’un décor de clip urbain. Une gare qui donne à voir les flux en tous genres. Un bâtiment de verre avec un toit en forme de vague, à l’image d’un « tapis volant ». pas de « buffet » ici, mais un « pub » à l’anglaise avec une terrasse de tables rassemblées entre deux escalators. « Madame, monsieur, bonjour ! », vous salue-t-on, dès la porte franchie. Cherchez-vous un renseignement ? Dirigez-vous vers l’« espace accueil », où une aimable personne vous répond d’une voix fluette, synthétique, ordinateurisée, souriante à jamais.
Euralille respire dans ce triangle des gares que la célérité des TGV a mis à une heure de Paris, à deux de Londres. Entre Vieux-Lille, Centre et Saint-Maurice, dans un no man’s land plus qu’incongru, l’urbaniste Rem Koolhaas a frappé un grand coup. Un grand coup de poing architectural pour un quartier transparent et en hauteur, en rupture avec la ville plate. Le Hollandais y a aussi déposé ce surprenant bâtiment ovoïde, cette ellipse en guise de Grand Palais-Zénith. Le voyageur venu de Lille-Flandre – l’ancienne gare en somme, celle où il y a un « buffet », fait immédiatement l’expérience du changement d’échelle : l’auvent du centre commercial, dont l’enveloppe générale a été tracée par Jean Nouvel, est à une hauteur qui voisine celle d’un cinquième étage classique. Vue de l’Hôtel Lille-Europe ou vue du viaduc, la toiture métallique est un morceau de ciel à l’envers, pente nappée d’un treillis uniforme et scintillant. Pour une fois, quelqu’un a pensé aux autours et n’a pas oublié qu’un édifice peut se voir d’en haut ou de dos ! Autour justement, la vie a pris le dessus. Riante et joyeuse, la foule s’est approprié le projet pharaonique, la « turbine tertiaire », le
« monument »… Va-et-vient incessant de promeneurs ou d’acheteurs à longueur de journée et de galerie dans un centre commercial, surveillé, musiqué, tout beau, tout propre.
Haut perché sur des arches métalliques, le viaduc Le Corbusier semble flotter aussi léger qu’un ruban au vent. Le parc Matisse et l’immense place-agora ne rechignent plus à se faire scènes pour les festivités. François Mitterrand statufié en bordure en par cet Willy Brandt en portique y sont même présents à jamais. Perché à l’aplomb du centre commercial, à l’écart des résidences universitaires et de l’école supérieure de commerce installées dans deux des tours carrées qui surmontent l’ensemble, en vis-à-vis d’un tri postal joliment rafistolé, l’Aéronef vit sa vie. Comme chacun des habitants de ce quartier, comme chacun de ses visiteurs. Car Euralille est un quartier comme les autres, c’est-à-dire habité, ce qui le distingue des autres centres d’affaires édifiés en France. Et à Lille, pour cette petite réussite, on n’a même pas eu à détruire une seule maison !
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