Marguerite de Flandre
Le bac à 16 ans, un premier livre à 26 ans, le succès à 48 ans, l'Académie à 78 ans, la mort à 84 ans : tels sont quelques repères dans la vie de Marguerite Yourcenar, une Flamande surdouée devenue immortelle.
Une plaque au 26, de la rue Jean-Moulin (ex-rue du Marais) rappelle que derrière la façade de cet hôtel particulier du Vieux-Lille, a vécu de 1903 à 1911, Marguerite Yourcenar (anagramme à un "c" près, de son patronyme Crayencour). Née à Bruxelles le 8 juin 1903, l'enfant - l'oeil lumineux, la bouche volontaire, de longs cheveux bruns, selon l'une des rares photos que l'on ait - n'a jamais connu sa mère, décédée dix jours après l'accouchement. Marguerite passe sa jeunesse à Lille et le Mont-Noir, dans une propriété familiale qui sera détruite pendant la guerre 14-18, puis à Paris, où son père, Michel de Crayencour, qui avait 45 ans à sa naissance, lui épargne toute scolarité. Avec lui et d'intermittents précepteurs, elle apprend l'anglais et le latin, puis le grec, l'italien, l'allemand et l'espagnol i (à 80 ans, elle apprendra aussi le japonais !) Elle lit et voyage beaucoup, visitant de très nombreux musées. Bachelière à 16 ans, cette surdouée commence à écrire ses premiers textes et poèmes. Mais ce n'est qu'après la mort de son père qu'elle publiera son premier ouvrage. "Alexis ou le traité du vain combat" (1929), où il est question d'homosexualité masculine. Un livre qui attire sur l'auteur, l'attention de la critique.
Voyages et écriture vont désormais rythmer la vie de Marguerite Yourcenar. L'Italie - où elle a déjà séjourné entre 1922 et 1925 - , l'Autriche (deux pays où elle découvre avec horreur le développement du fascisme et du nazisme), mais aussi la Suisse, la Grèce et les Etats-Unis. Dès 1940, elle enseigne le français et la littérature à New-York et se met à traduire Virginia Wolf, Henry James, puis, plus tard, Constantin, Cavafy et Yukio Mishima. Elle se passionne aussi pour la cause des Noirs américains, leurs musiques et leurs chants, comme en témoigne "Fleuve profond, sombre rivière" (1964), consacré au blues, aux gospels et aux négro-spirituals.
En 1947, elle renonce à l'enseignement et se retire, non loin de la frontière canadienne, dans l'état du Maine, à l'île des Monts-Déserts, où elle va vivre avec son amie et traductrice, Grâce Fricks. "J'ai toujours aimé les îles", confie l'écrivain qui, quelques années plus tôt, avait pensé s'installer dans une île grecque, "on a le sentiment d'être sur une frontière entre l'univers et le monde humain".
Dans sa maison de bois de Petite-Plaisance, Marguerite Yourcenar, "écolo" avant l'heure, cuit elle-même son pain - mais pas sa viande, car elle est végétarienne -, fait ses confitures, dénonce le massacre des bébés phoques et des baleines et soigne ses chiens et son écureuil. C'est là qu'elle achève un récit ébauché vingt ans plus tôt, après une visite en Italie. Dans les "Mémoires d'Hadrien", l'écrivain imagine qu'avant de mourir (en 138 après J.-C), cet empereur romain échange une correspondance avec celui qui lui succédera, son petit-fils adoptif, Marc-Aurèle. Un véritable best-seller ! Publié en 1951, l'ouvrage a été traduit en quinze langues et tiré à un bon million d'exemplaires. Il marque aussi le début de la gloire littéraire de son auteur. Quittant Hadrien, Marguerite Yourcenar va alors se consacrer à Zénon, un médecin-alchimiste-philosophe du 16e siècle : c'est "L'oeuvre au Noir", qui reçoit le prix Fémina en 1968.
Poétesse, romancière, traductrice, Marguerite Yourcenar entame alors un retour sur elle-même, ou plutôt sur sa propre famille. Elle publie successivement "Souvenirs pieux" (1974), "Archives du Nord" (1977) et "Quoi ? L'éternité" (1988), le dernier volume, posthume et inachevé, de sa trilogie, "Le labyrinthe du monde". Le héros en est, cette fois, Michel, son père.
ACADEMICIENNE DE FLANDRE
A 77 ans, cette femme que l'on dit discrète, solitaire, "insulaire" selon le quotidien "Le Monde", que l'on ne connaît que par les écrits, crée la surprise. Sans l'avoir voulu, ni même souhaité. Le 6 mars 1980, alors qu'elle est du côté des Caraïbes - toujours "ailleurs", toujours en voyage - Marguerite Yourcenar est la première femme élue à l'Académie Française. Elle y est officiellement reçue quelques mois plus tard, en présence de Giscard d'Estaing, Président de la République, au cours d'une cérémonie entièrement télévisée. Sans épée et sans uniforme, mais emmitouflée dans une immense robe noire et une écharpe blanche - de celles qu'elle aime à porter pour se protéger des longs hivers nord-américains, elle entre dans l'immortalité, saluée en ces termes par Jean d'Ormesson : "Ce n'est pas parce que vous êtes une femme que nous vous accueillons aujourd'hui, mais parce que vous êtes un grand écrivain". Une élection qu'elle considérera toujours avec détachement, comme ailleurs les autres honneurs dont on l'a couverte tardivement (commandeur de la Légion d'Honneur, Prix Erasme, grand prix national des Lettres). "C'est que Marguerite Yourcenar n'avait peut-être pas tout à fait la même conception de la littérature que les assis des fauteuils voisins", écrit Michel Van Parys, dans la Voix du Nord du 19 décembre 1987, "loin du nombrilisme ambiant, elle n'a jamais écrit que pour arriver à la sympathie par l'intelligence".
L'annonce de son décès des suites d'une attaque cérébrale, le 18 décembre 1987, - Marguerite Yourcenar avait déjà subie une lourde intervention cardiaque deux ans plus tôt - provoque une très forte émotion de par le monde, et tout particulièrement sur les lieux mêmes de sa petite enfance, du côté du Mont Noir, de Bailleul et de Saint-Jans-Cappel. "C'est qu'entre les habitants et l'auteur d' Archives du Nord , c'était une affaire de coeur", selon Jean Houcke, dans la Voix du Nord : "celle que pleurent les Cappelois ou les Bailleulois, ce n'est pas l'immortelle, parure prestigieuse du grand herbier des Lettres françaises, mais la marguerite, humble fleur des champs dont elle avait gardé le prénom (...), celle qu'on pleure, c'est Marguerite de Flandre". Et, c'est de ce côté-là du Westhoek, que sut si bien rendre ses livres, Marguerite Yourcenar, que le promeneur retrouvera quelques bribes de la vie de Marguerite, Antoinette, Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencourt, une Flamande au "coeur dilaté à la mesure de toute vie".
Une plaque au 26, de la rue Jean-Moulin (ex-rue du Marais) rappelle que derrière la façade de cet hôtel particulier du Vieux-Lille, a vécu de 1903 à 1911, Marguerite Yourcenar (anagramme à un "c" près, de son patronyme Crayencour). Née à Bruxelles le 8 juin 1903, l'enfant - l'oeil lumineux, la bouche volontaire, de longs cheveux bruns, selon l'une des rares photos que l'on ait - n'a jamais connu sa mère, décédée dix jours après l'accouchement. Marguerite passe sa jeunesse à Lille et le Mont-Noir, dans une propriété familiale qui sera détruite pendant la guerre 14-18, puis à Paris, où son père, Michel de Crayencour, qui avait 45 ans à sa naissance, lui épargne toute scolarité. Avec lui et d'intermittents précepteurs, elle apprend l'anglais et le latin, puis le grec, l'italien, l'allemand et l'espagnol i (à 80 ans, elle apprendra aussi le japonais !) Elle lit et voyage beaucoup, visitant de très nombreux musées. Bachelière à 16 ans, cette surdouée commence à écrire ses premiers textes et poèmes. Mais ce n'est qu'après la mort de son père qu'elle publiera son premier ouvrage. "Alexis ou le traité du vain combat" (1929), où il est question d'homosexualité masculine. Un livre qui attire sur l'auteur, l'attention de la critique.
Voyages et écriture vont désormais rythmer la vie de Marguerite Yourcenar. L'Italie - où elle a déjà séjourné entre 1922 et 1925 - , l'Autriche (deux pays où elle découvre avec horreur le développement du fascisme et du nazisme), mais aussi la Suisse, la Grèce et les Etats-Unis. Dès 1940, elle enseigne le français et la littérature à New-York et se met à traduire Virginia Wolf, Henry James, puis, plus tard, Constantin, Cavafy et Yukio Mishima. Elle se passionne aussi pour la cause des Noirs américains, leurs musiques et leurs chants, comme en témoigne "Fleuve profond, sombre rivière" (1964), consacré au blues, aux gospels et aux négro-spirituals.
En 1947, elle renonce à l'enseignement et se retire, non loin de la frontière canadienne, dans l'état du Maine, à l'île des Monts-Déserts, où elle va vivre avec son amie et traductrice, Grâce Fricks. "J'ai toujours aimé les îles", confie l'écrivain qui, quelques années plus tôt, avait pensé s'installer dans une île grecque, "on a le sentiment d'être sur une frontière entre l'univers et le monde humain".
Dans sa maison de bois de Petite-Plaisance, Marguerite Yourcenar, "écolo" avant l'heure, cuit elle-même son pain - mais pas sa viande, car elle est végétarienne -, fait ses confitures, dénonce le massacre des bébés phoques et des baleines et soigne ses chiens et son écureuil. C'est là qu'elle achève un récit ébauché vingt ans plus tôt, après une visite en Italie. Dans les "Mémoires d'Hadrien", l'écrivain imagine qu'avant de mourir (en 138 après J.-C), cet empereur romain échange une correspondance avec celui qui lui succédera, son petit-fils adoptif, Marc-Aurèle. Un véritable best-seller ! Publié en 1951, l'ouvrage a été traduit en quinze langues et tiré à un bon million d'exemplaires. Il marque aussi le début de la gloire littéraire de son auteur. Quittant Hadrien, Marguerite Yourcenar va alors se consacrer à Zénon, un médecin-alchimiste-philosophe du 16e siècle : c'est "L'oeuvre au Noir", qui reçoit le prix Fémina en 1968.
Poétesse, romancière, traductrice, Marguerite Yourcenar entame alors un retour sur elle-même, ou plutôt sur sa propre famille. Elle publie successivement "Souvenirs pieux" (1974), "Archives du Nord" (1977) et "Quoi ? L'éternité" (1988), le dernier volume, posthume et inachevé, de sa trilogie, "Le labyrinthe du monde". Le héros en est, cette fois, Michel, son père.
ACADEMICIENNE DE FLANDRE
A 77 ans, cette femme que l'on dit discrète, solitaire, "insulaire" selon le quotidien "Le Monde", que l'on ne connaît que par les écrits, crée la surprise. Sans l'avoir voulu, ni même souhaité. Le 6 mars 1980, alors qu'elle est du côté des Caraïbes - toujours "ailleurs", toujours en voyage - Marguerite Yourcenar est la première femme élue à l'Académie Française. Elle y est officiellement reçue quelques mois plus tard, en présence de Giscard d'Estaing, Président de la République, au cours d'une cérémonie entièrement télévisée. Sans épée et sans uniforme, mais emmitouflée dans une immense robe noire et une écharpe blanche - de celles qu'elle aime à porter pour se protéger des longs hivers nord-américains, elle entre dans l'immortalité, saluée en ces termes par Jean d'Ormesson : "Ce n'est pas parce que vous êtes une femme que nous vous accueillons aujourd'hui, mais parce que vous êtes un grand écrivain". Une élection qu'elle considérera toujours avec détachement, comme ailleurs les autres honneurs dont on l'a couverte tardivement (commandeur de la Légion d'Honneur, Prix Erasme, grand prix national des Lettres). "C'est que Marguerite Yourcenar n'avait peut-être pas tout à fait la même conception de la littérature que les assis des fauteuils voisins", écrit Michel Van Parys, dans la Voix du Nord du 19 décembre 1987, "loin du nombrilisme ambiant, elle n'a jamais écrit que pour arriver à la sympathie par l'intelligence".
L'annonce de son décès des suites d'une attaque cérébrale, le 18 décembre 1987, - Marguerite Yourcenar avait déjà subie une lourde intervention cardiaque deux ans plus tôt - provoque une très forte émotion de par le monde, et tout particulièrement sur les lieux mêmes de sa petite enfance, du côté du Mont Noir, de Bailleul et de Saint-Jans-Cappel. "C'est qu'entre les habitants et l'auteur d' Archives du Nord , c'était une affaire de coeur", selon Jean Houcke, dans la Voix du Nord : "celle que pleurent les Cappelois ou les Bailleulois, ce n'est pas l'immortelle, parure prestigieuse du grand herbier des Lettres françaises, mais la marguerite, humble fleur des champs dont elle avait gardé le prénom (...), celle qu'on pleure, c'est Marguerite de Flandre". Et, c'est de ce côté-là du Westhoek, que sut si bien rendre ses livres, Marguerite Yourcenar, que le promeneur retrouvera quelques bribes de la vie de Marguerite, Antoinette, Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencourt, une Flamande au "coeur dilaté à la mesure de toute vie".
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