Un beau-frère bricoleur
La machine à laver fuit ; l’évier est bouché ; la serrure, bloquée. « Il passera demain dans la matinée… » Rester là. Ne pas sortir le chien. Se priver de pain. Attendre. Attendre. Car le « dépanneur rapide » arrive toujours quand on n’y croit plus. On le dirige vers l’objet du sinistre. Il observe. Il palpe. Grimace. Et trouve les mots qui réconfortent : « Mais qui vous a posé ça ? » Ne pas s’évanouir. L’homme exige des explications, il veut une confession, une séance d’autocritique à la chinoise : « Vous avez touché à quoi, au juste ? », « Qu’est-ce que vous avez balancé la-dedans ? » Rejeter la faute sur les enfants. Baisser les yeux. Un repentir est souhaitable. Sinon ? Tout en déchiquetant le caoutchouc de la cuisinière à gaz, certains élargissent le débat : « Vous constaterez qu’il est cuit, votre système électrique ! » Des images vous affolent le cerveau : incendie, explosion, Bhopal, le château de Windsor, le gratte-ciel en feu de Madrid…
Heureusement pour moi, j’ai mon beau-frère. Le dimanche matin, à l’aube de préférence, il expulse du lit famille et voisins. Il leur vrille les tympans à la perceuse à percussion, pas du modèle de jeune fille, mais du sérieux pour champion de la chignole. Sorte de castor domestique, rien ne résiste à mon beau-frère le bricoleur. Il troue, pince, peint, tapisse, redresse, rabote, dérouille. Quand tout a été ripoliné, il moquette. Quand tout a été moquetté, il vitrifie. Ou l’inverse. Quand on l’implore de ne plus toucher à rien, il propose ses services ailleurs. Car c’est un envahisseur. Il débarque chez les parents et les amis. Son cri : « Pas besoin d’un menuisier, j’vais vous l’faire ! » Dans ce cas, la fermeté s’impose : refuser. Sinon, venu pour une étagère, il sera encore là trois semaines plus tard à repeindre les plafonds. J’accompagnais l’autre jour dans un grand magasin spécialisé mon as de la ponceuse. L’homme s’est avancé vers le comptoir d’un pas décidé. Vêtu de sa tenue de combat, salopette bleue, vieilles pompes tachées de peinture, il a demandé d’un ton comminatoire : « J’ai besoin d’un écrou conique de 8 autobloquant spécial bois avec filetage inversé. En acier suédois, bien entendu ». Bien entendu… Et il ne supporte jamais les manœuvres dilatoires du vendeur apeuré. Ni ses suggestions : « Monsieur, le clou est mort. Aujourd’hui, c’est le pistolet à colle » Reste à ta place, petit.
Collectionneur invétéré, mon beau-frère chasse sur les terres d’Emmaüs. Dans les boîtes entassées sur ses étagères, suspendues au-dessus de la cuvette des WC, il accumuile bouts de fil de fer, armatures rouillées, épingles à nourrice et pots de yaourt. Une chimère l’habite :trouver un usage à tout. Surtout, ne pas se fier au côté bourru du bricoleur. « J’t’aurai, ma garce ! », crie volontiers mon beau-frère à une cheville récalcitrante. Mais il a le cœur tendre. Et la chair faible. Ses ongles bleuis par une brique sournoise, ses coupures subies d’une serpette fourbe, son lumbago provoqué par une armoire vacillante trahissent autant de stigmates. Le bricoleur souffre (de) sa passion. Le fanatisme peut confiner à l’aveuglement. Et pas seulement en s’enfonçant une tringle de rideau dans l’œil. « Si ce vaisselier se casse la gueule, je veux bien me les couper », me dit un jour le bricoleur familial. Deux semaines plus tard, les assiettes brisées jonchaient le sol de la cuisine. Les bijoux de famille, eux, sont restés accrochés.
Heureusement pour moi, j’ai mon beau-frère. Le dimanche matin, à l’aube de préférence, il expulse du lit famille et voisins. Il leur vrille les tympans à la perceuse à percussion, pas du modèle de jeune fille, mais du sérieux pour champion de la chignole. Sorte de castor domestique, rien ne résiste à mon beau-frère le bricoleur. Il troue, pince, peint, tapisse, redresse, rabote, dérouille. Quand tout a été ripoliné, il moquette. Quand tout a été moquetté, il vitrifie. Ou l’inverse. Quand on l’implore de ne plus toucher à rien, il propose ses services ailleurs. Car c’est un envahisseur. Il débarque chez les parents et les amis. Son cri : « Pas besoin d’un menuisier, j’vais vous l’faire ! » Dans ce cas, la fermeté s’impose : refuser. Sinon, venu pour une étagère, il sera encore là trois semaines plus tard à repeindre les plafonds. J’accompagnais l’autre jour dans un grand magasin spécialisé mon as de la ponceuse. L’homme s’est avancé vers le comptoir d’un pas décidé. Vêtu de sa tenue de combat, salopette bleue, vieilles pompes tachées de peinture, il a demandé d’un ton comminatoire : « J’ai besoin d’un écrou conique de 8 autobloquant spécial bois avec filetage inversé. En acier suédois, bien entendu ». Bien entendu… Et il ne supporte jamais les manœuvres dilatoires du vendeur apeuré. Ni ses suggestions : « Monsieur, le clou est mort. Aujourd’hui, c’est le pistolet à colle » Reste à ta place, petit.
Collectionneur invétéré, mon beau-frère chasse sur les terres d’Emmaüs. Dans les boîtes entassées sur ses étagères, suspendues au-dessus de la cuvette des WC, il accumuile bouts de fil de fer, armatures rouillées, épingles à nourrice et pots de yaourt. Une chimère l’habite :trouver un usage à tout. Surtout, ne pas se fier au côté bourru du bricoleur. « J’t’aurai, ma garce ! », crie volontiers mon beau-frère à une cheville récalcitrante. Mais il a le cœur tendre. Et la chair faible. Ses ongles bleuis par une brique sournoise, ses coupures subies d’une serpette fourbe, son lumbago provoqué par une armoire vacillante trahissent autant de stigmates. Le bricoleur souffre (de) sa passion. Le fanatisme peut confiner à l’aveuglement. Et pas seulement en s’enfonçant une tringle de rideau dans l’œil. « Si ce vaisselier se casse la gueule, je veux bien me les couper », me dit un jour le bricoleur familial. Deux semaines plus tard, les assiettes brisées jonchaient le sol de la cuisine. Les bijoux de famille, eux, sont restés accrochés.
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