Pousseur de chariot

Publié le par Guy Le Flécher



A chaque fois, il se dit que cela sera la dernière. Qu’il ne se laissera plus jamais charmer par les sirènes de la pub. Celle d’Aufour comme celle de Carrechan. Et puis, il succombait de nouveau après avoir jeté un œil effaré aux vitrines des intraitables traiteurs et autres finauds détaillants de produits fins. Quelque part au niveau du vécu de son porte-monnaie, l’hyper lui paraissait vraiment in-con-tour-na-ble.  D’où cette régulière, triviale et infernale poursuite à la recherche de denrées et de breuvages. Déjà en entrant, ça l’énerva : les premiers couinements de son caddie se faisaient entendre. Ils montaient à intervalles réguliers d’une roue qui menaçait de déjanter au premier virage. Retourner pour changer de véhicule ? Il n’en eut pas le courage. Si en plus, sa pièce d’un euro, il n’en avait qu’une, ne s’éjectait pas au raccrochage comme la dernière fois… Trop risqué, se dit-il. Alors bravement, il s’engagea plein pot, mais en crabe, dans la ligne droite embouteillée des vins et spiritueux. Il commençait toujours par là. Il ne détestait pas lever son verre à la santé des vignerons, des nababs de Bordeaux et des émirs de Bourgogne. Il soupira : les grands vins deviennent hors de prix. L’assommoir. Comment jouer encore les caves ? Où dénicher la bonne bouteille de derrière les frigos ? Il laissa là ses tourments. C’était le moment de sortir la liste de sa poche - oui mais de laquelle bon dieu ! -  et de passer aux choses sérieuses.

Malgré les crissements crispants de son attelage, il n’hésita pas à faire de nombreux va-et-vient indécis entre les rayons. Valse-musette-hésitation au milieu des conserves. Charivari dans les fromages. Tohu-bohu dans les yaourts. Puis, mi-figue, mi-raisin, il quitta les fruits et légumes pour la travée des congelés, où il risqua le chaud et froid entre les escargots prêts à cuire et le sorbet à la poire. Il se faufila jusqu’au stand de promotion du « vrai saucisson de campagne », où une infatigable démonstratrice n’en finissait plus de découper des rondelles pour d’hypocrites pseudo-dégustateurs. Il prit la direction de la mer. « C’est combien le homard à prix coûtant ? » - Ah ! Quand même ! Bon, ben, vous me mettrez six belles tranches de saumon ». Il le savait : pour le saumon, l’important c’est le rose. Lorsqu’il rutile, le gastronome voit rouge. Mais comme dit le macho, il faut attacher plus d’importance à la chair qu’à la robe…

Deux heures passèrent. Sur la liste qu’il cochait avec une extrême vigilance, il put enfin barrer « mousse à raser », au terme d’une téméraire équipée aux confins de l’électro-ménager et de l’habillement. Comment diable était-il arrivé là ? Son numéro d’appel au rayon charcuterie ne le plaçait toujours qu’en 43ème position pour espérer acheter du jambon. Tant pis, il s’en passera. Au péage, pardon à la caisse, le trafic était dense et pas tellement fluide. Certains codes-barres se dérobaient sournoisement à la scannérisation. Des cartes jouaient les rétives dans un lecteur optique atteint de myopie. Une caissière se battait avec des OVNI, objets à la valeur non-dentifiable. Pour tuer le temps, il fit l’inventaire, impudique, des caddies voisins. Concentrés de vie en vrac. Dis-moi ce que tu consommes…
Tout-à-coup, il vit une lumière verte, pas très loin, après les caisses. Il lut : « sortie de secours ». Il soupira d’aise.
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