Maldonne pour Mado

Publié le par Guy Le Flécher

« - Dis, Gégé, le ris de veau aux morilles, c’est faisable sur mon camping gaz ? ». Elle est comme ça, Mado. Elle met les pieds dans le plat. C’est sa façon de vivre. Plus nigaude qu’ingénue. Mais pas méchante pour un sou. Ce soir, c’est même elle qui a servi le pot de départ de son chef. Tous les jours, elle vient s’accouder au comptoir de Gégé. Quand elle a un peu trop bu, Madeleine, alias Mado, dit qu’elle aurait aimé être putain. Mais la nature ne l’ayant pas gâté, elle opta avec ses 80 kg pour La Poste. Une autre façon de rendre service. Une autre manière de longer les trottoirs. Ayant le mollet plutôt vigoureux, Mado distribue tous les jours le courrier aux bonnes gens. Mais la vraie vie de cette lectrice assidue de la presse pipole, la très profonde existence de cette préposée souvent en goguette est intérieure. D’abord Mado cherche un homme à marier. Quelqu’un avec qui partager les soirées et les dimanches. Au besoin, les nuits. Jean-Marc qui boit sa bière, là-bas au fond ? Non, il a des visées sur Annie. En désespoir de cause, un jour au cours d’une de ses tournées, elle a placardé sur quelques troncs d’arbre son annonce matrimoniale. A défaut de trouver l’âme sœur, Mado est tombée sur des flics, ébahis par l’innocence tapageuse de cette Bécassine maladroite. Mado s’est vite remise. Elle poursuit sa vie par procuration à coups de cartes, à travers des réussites, des patiences. Avec ses cartes, Mado se sent forte, elle brasse, elle coupe, elle donne, le valet sur la dame, la dame sur le roi, le roi sur… Si elle perd, elle recommence un nouveau jeu pour effacer l’échec. Elle se fait son cinéma sur les piques, vagabonde sur les trèfles, s’invente des rencontres magiques avec les cœurs. Reine du monde, elle commande à ses petits cartons, ce sont ses amours chimériques, ses espoirs bafoués, les enfants qu’elle n’aura jamais. « Des mercenaires ont fouillé mon intime », dit-elle. Mado se faufile comme une voleuse entre des appels de phare et des rencontres de hasard.
Dans la vie de Mado, il y a maintenant le grand Paulo, un mastard en blouson noir, « sans profession ». Mais une vie bien à lui, entre bistrot, copains, télé, grosse baise et petit casse. Une espèce de bloc entre schisme et olivier, moitié minéral, moitié végétal, et comme les légendes courent à son sujet, asocial, frustre, sauvage, ours mal léché, et tout le saint frusquin. De prime abord, on y croit comme on dit, pour de vrai. Mais la voix dément, rature, gomme l’a priori. Elle n’est même pas bourrue. C’est ce qui a séduit Mado. Les circonstances étaient favorables. Il lui fit donc l’amour. Mais comprit vite qu’elle était plus proche de la concession que du partage. Alors, il se pressa. Pour en finir. Vite. Même chez les très mâles, très brutes, chez ces salauds de mecs si basiques, si limités, éjaculer n’est pas forcément jouir. Quand Gégé fermera son café, ils partiront ensemble, elle le soutenant, lui l’enlaçant. Ils s’enfonceront dans la nuit. Ils vieilliront peut-être ensemble. Ils sont déjà en train de vieillir.

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