Des oeillets sur la Croisette

Publié le par Guy Le Flécher

Les salauds m’ont emmené dans une salle où il n’y avait qu’une chaise. Ils m’ont ligoté dessus. « Parle !», ils m’ont dit. Ils voulaient que je leur raconte le festival de Cannes 1974, celui de l’année de mes 18 ans. « Ca ne vous regarde pas », je leur ai dit. Un des gars a sorti une chaussette remplie de sable et m’a donné un coup sur la tête. Ca ne faisait pas de marque. « Tu vas parler, oui ? » Ils feignaient la fureur, je pense. Mais ça m’était difficile d’être certain. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur foutre au fond, ce que je pensais de Cannes 74 ?  C’était absurde. J’avais l’impression de participer à un mauvais jeu télévisé. J’arrivais même plus à me souvenir qui avait obtenu la Palme d’or. Ils étaient arrivés chez moi deux heures auparavant, m’avait embarqué d’autorité sous le regard paniqué de ma femme et de mes amis. J’avais dit : « C’est rien, chérie,  une erreur », puis ils m’avaient entraîné dans la rue, les voisins gueulant au raffut, puis on était grimpé dans une bagnole gris métallisé, deux gars à l’avant, et moi à l’arrière, entre deux autres dont les pardessus sentaient la honte d’être portés. Ils m’avaient bandé les yeux le temps du trajet.
Un autre coup de chaussette. : « Tu te souviens de 74 ? » Oui, bien sûr que je m’en souvenais. Pompidou bouffi, Giscard à la barre, mon petit frère à L’Ecole des Fans, mes copains au Larzac. Je ne sais pas pourquoi, je leur ai fredonné : « And now/The end is near/And so I face/The final curtain » Le plus gros des types visiblement bien renseigné a hurlé : « Tu te fous de nous ! Ca c’est « My Way », Paul Anka, 1968, adaptation en anglais de Comme d’habitude créé un an plus tôt par Claude François… Nous, on te parle de 1974 ! » Alors, j’ai raconté : minuit vingt, 25 avril 74, la radio diffuse la Grândola Vila Morena. C’est un signal.  La « révolution des œillets » va balayer en quelques heures le régime salazariste au pouvoir au Portugal depuis 48 ans. Je leur ai dit en édulcorant un peu parce que je ne savais pas de quel bord ils étaient. Celui qui avait l’air le plus gentil a allumé une cigarette : « T’es communiste, toi ? T’as pas la gueule. De toute façon, on s’en fout, on ne t’interroge pas sur la politique, mais sur le cinéma.
- Le cinéma, c’est de la politique », j’ai articulé.
- «  Putain, mais c’est pas vrai ! Mais il nous prend vraiment pour des cons, celui-là », a hurlé celui qui tenait la chaussette, avant de m’en redonner un coup. Il m’a tapé comme un sourd. Il gueulait des noms et me donnait des coups : « Francis ! » Un coup. « Ford ! » Un coup. « Coppola ! » Un coup. « Le peuple n’a plus de mémoire, hein ? » Un coup. Il hurlait, il tapait. « Nous lui rappellerons les belles choses de force ! » Un coup. « Le cinéma est l’opium du peuple ! Palme d’or 1974 :  Conversation secrète de Francis Ford Coppola. Répète ! » Un coup.
« Coppo…Coppo », ai-je murmuré.
Ma femme, mes amis, ils ne m’auront pas. Je vous aime.



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