Les blessures de la nuit

Publié le par Guy Le Flécher

Des visages tristes ruminent leurs souffrances en silence. Ceux-là ont des difficultés à respirer, à manger, à uriner. Ils se sont brûlé, tordu un doigt, ouvert la main, luxé l’épaule, cassé la cheville. Ils ont mal, à la gorge, au dos, aux oreilles. Ils s’inquiétent. D’autres ont surtout besoin de parler, comme Marthe. Tantôt, elle a même liquidé la bouteille d’apéritif. Elle voudrait qu’on s’occupe d’elle. Son compagnon aussi, arrivé plus ivre qu’elle, mais debout. Il interpelle les uns, les autres.  Personne ne panique : l’équipe de nuit, dont certains réclament un poste de surveillance à proximité, a appris à gérer la violence qui envahit parfois les urgences. Des caméras ont été installées. Cela rassure. S’il le faut, la police viendra chercher le rebelle pour un séjour en salle de dégrisement. Ce ne sera pas nécessaire. Le turbulent finit par se calmer et par s’en aller.
Il est 21 h 30 à l’hôpital Roger-Salengro. Les urgences ont déjà accueilli plus de 200 personnes aujourd’hui, et ne désemplissent pas. « Nous aurons certainement encore entre 50 et 70 admissions cette nuit », prévoit Christian, vingt ans de nuit. L’activité dépend aussi du régulateur du SAMU. A l’accueil administratif, Pascale enregistre l’arrivée avec sa maman d’une ado qui a fait une chute de trampoling l’après-midi. Le menton gonfle de manière inquiétante. Direction, le service de radio. Prise en charge immédiate par les aide-soignants, les infirmières et les internes. Passé l’entrée, trois orientations possibles : les urgences médicales, les chirugicales ou la pédiatrie pour les enfants « jusqu’à 15 ans et trois mois », précise Mme Mir, l’infirmière-cadre.
Déjà, à l’accueil, la valse des pompiers s’accélère. Ils amènent, un à un, les malades. Voilà un agent de sécurité, victime d’un accident du travail. Bientôt suivi d’un patient placé sous monitoring tensionnel suite à un malaise cardiaque. Puis un blessé. Puis une dame âgée, sur une civière. Grave problème pulmonaire. Plus loin, un autre brancard transporte un homme d’une soixantaine d’années qui vient de passer deux heures dans un box des médicales. On appelle une ambulance pour le transporter à Calmette. Au comptoir d’accueil, cet éclopé à la jambe bandée râle un peu : il doit téléphoner à un taxi pour retourner chez lui à ses frais. Un aide-soignant conduit un malade au 5ème. Lui ne rentrera pas à la maison cette nuit. Il est anxieux. Ses affaires, ses papiers, sa sacoche, ses chaussures…
« -On va gérer, Monsieur », le rassure l’aide-soignant, « Couvrez-vous, surtout ne prenez pas froid… »
- Ouais, y’a beaucoup à gérer ! », grommelle le patient. Sourires entendus du personnel qui a appris la patience, contrairement à ceux qui viennent ici et ne comprennent pas toujours qu’il leur faudra attendre. Attendre, si d’autres cas plus graves se présentent. Attendre le résultat des examens, des prises de sang, des radios… Attendre comme ce sportif qui s’est blessé à la cuisse à 15 h 45 et sort tout juste de l’hôpital. Il est 23 h. « Oui, mais il a été très bien soigné ! », affirme sa compagne.

« V’là du bleu ! »

Un moment de calme. Les urgences médicales se sont vidées, personne n’attend plus dans le couloir. Mais les box sont tous occupés. Le hall d’accueil des urgences plonge dans un silence inhabituel qu’il en devient presque pesant. La lumière blafarde des lieux renforce cette étrange ambiance, parfois troublée par un cri, un râle… Minuit passé de quelques minutes, nouvelle arrivée des pompiers. David, agent de prévention Transpole, a été agressé par un rouleur de joint sur la ligne 12 « clair de lune », à l’arrêt de la rue d’Isly. Pris en charge, il laisse ses collègues faire leur rapport au téléphone depuis la petite cafétaria équipée de distributeurs de boissons et de sandwiches. Dans un recoin de la pièce, près d’un paravent, un habitué des lieux est là, seul. Il n’est pas SDF, il habite Fives, mais vient régulièrement aux urgences, se réchauffer, boire un café. Il sait qu’ici on ne lui demandera rien. Il a son coin à lui. Il repartira tout à l’heure. Et reviendra demain ou après-demain.
La nuit qui tombe alimente toujours les craintes et les angoisses. Et l’on sait ici que tous les paumés, les marginaux, les alcoolos, les toxicos peuvent à tout moment débarquer à l’hôpital. Entre les angoissés et les accros de la bouteille, la nuit est plutôt calme ce soir. Parfois, on peut se demander si les urgences ne sont pas devenues, simplement, le dernier lieu d’accueil de la misère ordinaire. Certains soirs, l’équipe passe sans doute plus de temps à réparer les accidents de l’âme que ceux du corps. « On est là pour tout soigner » assure cet interne. « Car à partir du moment où les gens viennent ici, c’est qu’ils considérent qu’il y a urgence pour eux ».
Les « blouses blanches » ne se plaignent pas, car elles l’aiment leur métier, cette impression d’être toujours utiles, parfois indispensables, de sauver des vies  et ces moments de  pause, dans la petite salle de repos, entre café, cigarettes et biscuits pour lutter contre le sommeil, où elles échangent leurs expériences et se racontent les histoires loufoques de la journée.
 « V’là du bleu ! », lance soudain Pascale depuis l’accueil. En effet, à travers la vitre, la lueur bleue des ambulances annonce l’arrivée d’autres malades. Il est 1h 20, les pompiers de Denain et le SMUR de Valenciennes accompagnent un blessé, immédiatement conduit en salle de déchocage. Accident de la route. Nouveau drame, nouvelle souffrance. La nuit n’est pas finie.


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