Un crack craque
Jean-Patrick Costard laissa échapper pour la cinquième fois sur la moquette frisée, le dossier import-export de la société Rourdannet à Sainghin-en-Baroeul. Il y a des jours où on ferait mieux de rester couché. Il ressentait chaque partie de son corps comme un colis piégé. Des termites lui bouffaient les méninges, un peloton d’exécution tambourinait contre ses tempes.
Toc, toc. Mathilde Latristez, la secrétaire du patron, s’encadra dans le chambranle de la porte. « Conférence, Monsieur ! ». Il la regarda machinalement, la lèvre goguenarde. Depuis sept ans qu’il travaillait là, Mathilde Latristez portait le chignon à droite. Depuis sept ans qu’il pointait chaque matin à 8 h 45, qu’il émargeait à 4000 euros mensuels, Mathilde Latristez portait des robes qui lui boudinaient la taille. Il articula : « Non, je n’irai pas ! Ni aujourd’hui, ni jamais. Je me casse ! ». Cette légère entorse à son vocabulaire d’habitude si châtié, le combla d’aise. Il avait été suffisamment gentil comme ça. Obligeant avec le patron, attentionné avec la directrice financière, gracieux avec le DRH. Basta ! Ras-le-bol ! Aujourd’hui, c’était le point de rupture, le break, la syncope, le grand schisme. Jean-Patrick se leva, saisit son attaché-case, enfila le couloir à grandes enjambées, dribbla le standard. Une voix aigrelette le saisit au vol :
« - Un appel pour vous, Monsieur Jean-Patrick !
- Dites que Monsieur Jean-Patrick n’est pas là, qu’il ne sera plus jamais là pour personne…Qu’il met les bouts, qu’il tire sa révérence ! Dites que Monsieur Jean-Patrick décanille, dévisse… Enfin, dites ce que vous voulez, j’m’en fous ! ».
Décidément son langage se dégradait. La rue était ensoleillée. Il s’engouffra dans sa béhèm. Il prit la direction de Lille Grand Palais, puis du périphérique, chantant à tue-tête, abasourdi par cette subite liberté. Il ne repasserait même pas chez lui, c’était décidé. Trop de risque de tomber nez à
nez avec sa belle-mère. A la hauteur de Ronchin, il jeta par la vitre son carnet d’adresses. A Phalempin, il s’arrêta sur l’aire de repos et abandonna son attaché-case contenant disquettes, organigrammes et graphiques, résultats d’audit et dossiers de contentieux. Au péage d’Arras, Jean-Patrick Costard se sentit pleinement mûr pour l’aventure solitaire. Dakar ? Hongkong ? Marrakech ? « Tu iras loin », se dit-il. Il se mit alors à klaxonner, en proie à une immense allégresse intérieure. Cadre, 38 ans, marié, deux enfants, cartes de crédit de toutes sortes, Rotary-club et un quinté plus, le dimanche seulement, il était passé bien près de l’irrémédiable. Devant lui s’étalait un no man’s land, sans contrainte, sans horaire, sans hiérarchie. Il appuya un peu plus sur l’accélérateur.
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