Les années folles de l'Atelier de la Monnaie

Publié le par Guy Le Flécher

Aimé de Vosgelaere, vous connaissez ? Accrochez-vous, le personnage n’est pas banal ! Il aurait pu s’appeler Pierre Maroclan de Rabat, Louis Aragabon de Libreville, José-Maria de Herrefa de Bonn… Non, Frézin, Slinckaert, Vallois, Parsy, Olivier et les autres de l’Atelier de la Monnaie (1) fondé en 1957 ont préféré baptiser ce personnage sorti de leur imaginaire : Aimé-Désiré-Fortuné-Honoré (puis ses variantes : Modeste, Prosper, Bienvenu et Constant) de Vosgelaere. C’est kitch, non ? Et même kitch et net. Notre homme se moque bien du Kant-dira-t-on, joue les marchands de quatre raisons, apprend les malheurs de sophiste. Sa philosophie est simple : « Halte à l’immobilisme », crie-t-il du sommet du Mont Cassel. Et quelques années Plutarque, « Bois ton rouge avant qu’il ne passe au vert ». Avant de constater que « Là où il y a de la bordure, il y a du trottoir ». Aimé, il est comme ça. Il n’y est (niais ?) pour Bergson, par ici Lamennais, à la Nietszche tous les pisse-froid ! Qu’importe les Aristote, on les pendra ! On savait les Flamands rosses, et les Wallons, donc ! Vosgelaere s’avère le géant Rictus de nos peintres de la Monnaie, le délirium très mince du groupuscule génial de l’Atelier, un homme qui a de la cuite dans les idées, taquin comme un étudiant de Poméranie. Aimé de Vosgealeare, c’est bacchique (de sa part) !
Rue la Monnaie donc, dans le courant des années 46-50, la vénérable Ecole des Beaux-Arts de Lille accueille une pépinière d’artistes de grand talent. Collectionnant premiers prix, médailles et distinctions diverses, Roger Frézin, Claude Vallois et Pierre Olivier (19 et 18 ans en 1946) emmagasinent techniques et connaissances, mais rongent leur frein face aux contraintes formelles de l’enseignement officiel. La rupture est bientôt inévitable entre l’institution et les jeunes peintres. En 1955-56, Roger Frézin fonde le Groupement de défense des lignes et des formes (G.D.L.F.), dont le siège est symboliquement situé presqu’en face de l’Ecole des Beaux-Arts. En novembre, 1957, se tient dans les combles au 61 de la rue de la Monnaie, une première expo. 25 peintres, sculpteurs et céramistes y participent. Et en 1958, le Palais Rihour accueille l’expo officielle de ce que l’on appelle dès lors, l’Atelier de la Monnaie. L’objectif est clair : créer un lieu extra-institutionnel, libre de toute contrainte académique et formelle, montrer les tendances nouvelles, provoquer la réflexion sur un art en mouvement.
Entre 1958 et 1976, une vingtaine de grandes expos s’ouvre aux grands mouvements de l’art contemporain. Des concerts, des semaines de cinéma à thème, des débats enrichissent les accrochages. 498 peintres, sculpteurs et plasticiens exposent au cours de ces années fertiles. Beaucoup sont devenus célèbres. Qui parlait alors de Balthus, Permèke, Bertini, Télémaque, Fautrier, Baj, Dumitresco ou Gillet ?
Depuis, le paysage régional de l’art contemporain a vu la création de nouveaux musées à Villeneuve d’Ascq ou à Dunkerque, de très grandes expositions (Matisse, Picasso, Miro, Fernand Léger) ont été organisées, le FRAC a secoué les conforts intellectuels et  l’art est descendu dans la rue : à Wazemmes place de la Solidarité avec Marco Slinckaert), place de la République (Dodeigne), sur les pavés du Paris-Roubaix (Ben Bella) ou sous le beffroi de Lille (Kijno, Messagier, Erro, Klasen). Tout cela a été possible grâce à l’activisme précurseur de Frézin et de ses copains de l’Atelier.

(1) Outre ses fondateurs (Frézin, Olivier, Vallois, Brisy, Dutour et Lyse Oudoire), on trouve les amis et les compagnons de route : Serge Comtesse, Droulers, Dodin, Himpens, Jouannaud, Roulland, Van Hecke, Debisschop, Delporte, Van Steelandt, Deronne, un certain… mime Marceau.





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