Qui fait couac ?
Bientôt l’usine fermera. C’est inéluctable. En attendant, faire comme si. Comme s’il restait un espoir. Comme si ces derniers mois de travail n’allaient pas mettre un point final à une existence qui, pour nombre des ouvriers, a tenu toute entière dans cette petite usine centenaire. Où parfois, leur père déjà bossait. Où, de jour comme de nuit, dans la chaleur et le vacarme, ces gars-là, en bleus de travail, faisaient du bon boulot reconnu de tous.
Mais ils ne sont plus désormais, ils le savent, que les survivants d’un autre âge. Encore une « destruction » d’emplois, encore des manif « pour rien », encore des regrets dans la presse locale, et puis point final ? Dernier inventaire avant fermeture définitive d’un monde du travail condamné. Que restera-t-il des années de complicité entre les hommes ? la routine précise des gestes répétés des millions de fois ensemble, les repas joyeux de trois heures du matin qu’on cache à la direction, le temps vide de la pause au vestiaire, les vannes à la volée, les cigarettes grillées, les apéros avalés vite fait au changement d’équipe, tout ce passé partagé.
Et l’avenir compromis pour lequel on ne trouve pas de mot. Et l’attente qui ronge doucement, d’autant plus angoissante qu’avec la fin de ce travail-là, c’est aussi l’identité de chacun qui va se retrouver en miettes. Il n’y a même plus place pour la révolte dans cette histoire. Se battre contre qui ? Contre un ordre mondial qui « rationalise » la production industrielle sans se soucier de l’humanité ? Quelques éruptions de colère vite ravalée, c’est tout. Des hommes impuissants, dépassés, vaincus par un ennemi invisible. Ils n’ont vraiment rien de héros. Ils sont, parmi d’innombrables autres, des oubliés de l’histoire.
Publicité