Le samedi, c'est folie

Publié le par Guy Le Flécher


Le samedi, après le déjeuner, j’enfile mon jogging bleu et vert et mes Nike, Françoise enfile son jogging bleu et vert et les chaussures à talons aiguilles de notre mariage, je remonte ma fermeture jusqu’au cou puis je mets ma chaîne en or avec la médaille par-dessus.  Françoise remonte sa fermeture jusqu’au cou, puis met ses deux chaînes en or et le collier de sa marraine par-dessus. Nous tirons Charles de son berceau, lui épinglons sur la tête un bonnet bleu et vert, sortons de Mons-en-Baroeul, cueillons mes beaux-parents à Hem, et allons passer l’après-midi au centre commercial Euralille.

Françoise s’assoit à l’arrière de notre Renault Laguna, avec Charles et madame Florence. Monsieur Daniel prend place à côté de moi, un exemplaire de L’Equipe sous le coude, en complet-veston, cravate à pois de toutes les couleurs. Dans le parking souterrain d’Euralille, il m’aide à sortir la poussette du coffre, et voilà que toutes les voitures stationnées sont des Renault Laguna, toutes arborent un même autocollant à la vitre qui dit
« Bébé à bord »; sur leur rétroviseur pend la même peluche, elles exhibent toutes la même plaque d’immatriculation 59, avec son F et son cercle de petites étoiles représentant l’Europe. Tous ont apporté L’Equipe, leurs beaux-parents et leur enfant, tous doivent habiter Mons-en-Baroeul et circuler l’après-midi entier dans Euralille de la même façon que nous : devant, Françoise et madame Florence en renard acrylique poussant Charles qui gigote, qui braille sans arrêt avec sa tétine pendue  à sa nuque par une chaîne, puis monsieur Daniel et moi, à vingt mètres derrière, préoccupés surtout par l’avenir du Losc.

Comme Françoise et madame Florence s’arrêtent à toutes les boutiques et vitrines, il m’arrive de me tromper et de les échanger par une autre belle-mère en acrylique, une autre femme en bleu et vert et un autre enfant coiffé d’un bonnet. Il m’arrive ainsi de passer des heures, sans noter de différence, avec une Béatrice et une madame Martine qui planifient des échéances pour l’achat d’un congélateur neuf, puis de rentrer à Mons-en-Baroeul, de dîner comme d’habitude d’un poulet rôti acheté à Euralille, et le lundi seulement, quand je suis sur le point de me rendre au travail, mon épouse m’apprend toute gênée qu’elle habite à Halluin ou à Lomme, que Charles s’appelle Cédric, et qu’elle vient de s’apercevoir de notre erreur, voilà cinq minutes à peine,  parce que ma chaîne est en or et celle de son mari en argent. Bien entendu, nous rectifions le tir le samedi suivant, où je reviens à la maison avec une Sylvie et un petit Jérémy dans ma Laguna à laquelle j’ai ajouté (est-ce bien ma Laguna ?) un Saint-Christophe qu’on dit protecteur avant de prendre la route.

Cette semaine, ma femme s’appelle Véronique, mon fils Maxime. Comme elle cuisine vraiment mieux que les autres, je n’ai pas l’intention d’aller samedi à Euralille. Si elle aime regarder les infos et les séries à la télé, nous ne ressortirons que dans plusieurs années quand le gamin portera un jogging bleu et vert, quand je découvrirai dans l’armoire une fourrure de renard en acrylique pour elle, une cravate à pois de toutes les couleurs pour moi, et que j’entendrai en bas, dans la rue, après le déjeuner du samedi, le klaxon de la Renault Laguna de ma belle-fille venant nous chercher pour aller à Euralille. J’espère seulement qu’elle aura pensé à m’acheter L’Equipe.
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