3 h du mat', Lille a des frissons

Publié le par Guy Le Flécher


Il y a un bon moment déjà que les enseignes des cafés de la gare et de Rihour se sont éteintes les unes après les autres, éloignant ces papillons de nuit que sont les noctambules. Seule clignote encore la croix verte de la pharmacie de garde. Les rues ont opéré leur mûe nocturne. La nuit n’est pas le jour. Elle n’en est pas non plus l’inverse. Elle ne palpite pas seulement de la mélancolie des traînards. Elle vibre aussi de la sueur de femmes et d’hommes au travail. La nuit, on respire, on transpire, on vit, on souffre dans les couloirs des chèques-postaux, du centre de tri postal ou derrière les écrans de contrôle d’un grand magasin. Tandis que là-bas, sur l’aire de Phalempin, les routiers se passent des gobelets de café.
Les horloges publiques marquent l’heure : à la gare, à la mairie, à la préfecture, à la chambre de commerce, au théâtre du Nord. Et, de part en part des artères de la ville, il ne reste plus que de très rares lumières aux façades des immeubles. Quelque étudiant en révision ? quelque solitaire à l’internet ? quelque insomniaque devant sa télé ?
3 h du mat’, Lille a des frissons. Dans certaines rues, les éboueurs sont déjà au travail. La place de la gare est vide. A l’arrêt, quatre taxis. A cette heure-là, la circulation automobile s’est déplacée du côté du Vieux-Lille, où tapinent encore quelques filles. Un car de police remonte le boulevard Victor-Hugo. Des flics en patrouille, des « nuiteux » comme certains dans les hôpitaux et au Samu. De garde. De permanence. De patrouille. Contrôle de véhicules et d’identités. C’est l’heure où le très ordinaire M. Martin devient mystérieusement sous le ciel étoilé : Mike-Alpha-Roméo-Tango-India-November. Une petite minute s’écoule. L’ordinateur rend son verdict. RAS. Négatif. Chacun poursuit sa route, de son côté. Au bout du boulevard, à la Porte des Postes, un jeune homme officie à la station-service : les automobilistes paient avant de faire le plein. Ils peuvent aussi acheter des bonbons, des biscuits, des petites choses à grignoter. Mais pas d’alcool. Formellement interdit.
Combien sont-ils à travailler de nuit ? Le recensement serait vain. Ceux que l’on rencontre haïssent rarement la nuit. « Ceux qui ne s’y font pas décrochent vite. Question d’habitude », laisse tomber ce barman de La Chicorée, l’un des rares établissements où l’on peut se restaurer.
Les premières boulangeries n’ouvrent qu’à l’aube, mais cela fait belle lurette que l’on petit-mitronne baguettes et viennoiseries dans la fournaise des « laboratoires », comme l’on dit.
Bientôt, Transpole va mettre en branle bus et métros. Les hommes de La Propreté de Lille vont s’emparer des rues. Le curé de St-Etienne se prépare pour la messe. Du côté de la gare, on sert les premiers crèmes. Soudain, le veilleur de nuit de cet hôtel de la rue de Paris sursaute. Un client l’appelle pour un petit-déj’ en chambre. « Déjà… Mais quelle heure est-il ? ». En lui-même, il se surprend à grogner. Normal, si tôt, on a bien le droit à un peu de compassion, non ?
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