Je me suis mont(r)é la tête
Je crois que ma tête a enflé quand ma photo s’est mise à paraître chaque semaine dans Metro, le fameux quotidien gratuit où je tiens une chronique hebdomadaire depuis sa création en février 2004. Convaincu de ma célébrité et de l’admiration de mes contemporains, je résolus récemment d’offrir à la Grand Place de Lille, le don de ma présence, assuré qu’il y aurait des applaudissements, des autographes, des interjections extasiées et des cris de fans au bord de l’évanouissement.
Je suis arrivé à l’heure du déjeuner devant les terrasses chauffées, évidemment bondées de lecteurs enthousiastes. Je suis entré dans une brasserie, où une multitude de mes dévoreurs du jeudi - c’est le jour de ma chronique - étaient penchés sur leur plat, prêts à m’acclamer dans la ferveur des passions délirantes. Mais personne ne sembla remarquer mon entrée, tant occupé à dévorer la sienne. Pas même une mâchoire qui se soit arrêtée de mastiquer, pas même un nez qui ait émergé de son assiette pour m’observer d’un air ébahi, et pendant que moi, irrité par cette incompréhensible distraction des gens, je toussais pour attirer leur attention, la voix de Daniel m’a interpellé depuis le comptoir, dans un beuglement qui a fait cliqueter de frayeur les chopes du verrier et tressauter dans leur hibernation les langoustes clopinant sur les cailloux de l’aquarium.
« - Tiens, Guy ! Qu’est-ce que j’ai pu mettre comme coups de pied au cul de ce mec ! »
Une demi-douzaine de paupières se sont levées de leurs moules-frites, indifférentes, et Daniel en m’allongeant des bourrades qui me disloquaient les côtes :
« - Hein, tu souviens ? Le bon vieux temps. »
J’ai subi l’affront sans broncher. Et l’autre d’en rajouter, en me prenant dans ses paumes gigantesques : « Et quand t’as flanqué une trempe à Didier. C’est qu’t’étais un dur ! Qu’est-ce que j’ai pu te mettre comme coups de pied au cul ».
Je ne me rappelais ni de la trempe, ni de Didier, à peine de Daniel qui était notre pion au lycée. Mais lui, attendri, continuait de me massacrer les os dans un frétillement de nostalgie.
« - Qu’est-ce que tu fais maintenant ? ».
Et moi recroquevillé, humilié, dans un filet de voix, surpris par l’étendue de son ignorance : « J’écris dans les journaux »
Et l’autre, triomphal : « Ah ouais ! l’horoscope ? »
Je l’ai attrapé par le collet dans l’intention de l’envoyer tenir compagnie aux langoustes. Alors Daniel, fier et rigolard, en me désignant aux pompes à bières :
« - Toujours prêt à foutre la pagaille. Qu’est-ce que j’ai pu te mettre comme coups de pied au cul ! »
L’un des clients, ennuyé, a sorti une arête de sa bouche et m’a fixé avec haine :
« - On voudrait bien manger en paix ! ».
Regagnant la sortie, j’ai compris avec dépit que les Lillois ne me méritaient pas. J’ai d’abord pensé à me suicider avec un produit pour éliminer les cafards, puis à déserter illico Lille et à m’installer définitivement à Marrakech. J’étais presque à la porte, lorsqu’un brave homme a lâché sa brochette pour venir vers moi, en courant et en agitant sa serviette : « - Un moment, un moment ! ».
Tout compte fait, quelqu’un me lisait, quelqu’un m’appréciait, quelqu’un savait qui j’étais. J’ai préparé un sourire pour l’autographe et le petit vieux, presque à l’oreille : « - Vous ne seriez pas par hasard… ». Et moi, tout en pensant « Enfin! » de jubiler : « - C’est moi, c’est moi ». Et lui, illuminé : « … le fils du coiffeur de la rue du Molinel ? »
C’est sûrement à cause de la grande roue, du marché de Noël, et parce que j’ai le vertige et que je ne crois plus au Père Noël, sincérement je ne vois pas d’autres raisons, que je ne vais plus sur la Grand-Place.
Je suis arrivé à l’heure du déjeuner devant les terrasses chauffées, évidemment bondées de lecteurs enthousiastes. Je suis entré dans une brasserie, où une multitude de mes dévoreurs du jeudi - c’est le jour de ma chronique - étaient penchés sur leur plat, prêts à m’acclamer dans la ferveur des passions délirantes. Mais personne ne sembla remarquer mon entrée, tant occupé à dévorer la sienne. Pas même une mâchoire qui se soit arrêtée de mastiquer, pas même un nez qui ait émergé de son assiette pour m’observer d’un air ébahi, et pendant que moi, irrité par cette incompréhensible distraction des gens, je toussais pour attirer leur attention, la voix de Daniel m’a interpellé depuis le comptoir, dans un beuglement qui a fait cliqueter de frayeur les chopes du verrier et tressauter dans leur hibernation les langoustes clopinant sur les cailloux de l’aquarium.
« - Tiens, Guy ! Qu’est-ce que j’ai pu mettre comme coups de pied au cul de ce mec ! »
Une demi-douzaine de paupières se sont levées de leurs moules-frites, indifférentes, et Daniel en m’allongeant des bourrades qui me disloquaient les côtes :
« - Hein, tu souviens ? Le bon vieux temps. »
J’ai subi l’affront sans broncher. Et l’autre d’en rajouter, en me prenant dans ses paumes gigantesques : « Et quand t’as flanqué une trempe à Didier. C’est qu’t’étais un dur ! Qu’est-ce que j’ai pu te mettre comme coups de pied au cul ».
Je ne me rappelais ni de la trempe, ni de Didier, à peine de Daniel qui était notre pion au lycée. Mais lui, attendri, continuait de me massacrer les os dans un frétillement de nostalgie.
« - Qu’est-ce que tu fais maintenant ? ».
Et moi recroquevillé, humilié, dans un filet de voix, surpris par l’étendue de son ignorance : « J’écris dans les journaux »
Et l’autre, triomphal : « Ah ouais ! l’horoscope ? »
Je l’ai attrapé par le collet dans l’intention de l’envoyer tenir compagnie aux langoustes. Alors Daniel, fier et rigolard, en me désignant aux pompes à bières :
« - Toujours prêt à foutre la pagaille. Qu’est-ce que j’ai pu te mettre comme coups de pied au cul ! »
L’un des clients, ennuyé, a sorti une arête de sa bouche et m’a fixé avec haine :
« - On voudrait bien manger en paix ! ».
Regagnant la sortie, j’ai compris avec dépit que les Lillois ne me méritaient pas. J’ai d’abord pensé à me suicider avec un produit pour éliminer les cafards, puis à déserter illico Lille et à m’installer définitivement à Marrakech. J’étais presque à la porte, lorsqu’un brave homme a lâché sa brochette pour venir vers moi, en courant et en agitant sa serviette : « - Un moment, un moment ! ».
Tout compte fait, quelqu’un me lisait, quelqu’un m’appréciait, quelqu’un savait qui j’étais. J’ai préparé un sourire pour l’autographe et le petit vieux, presque à l’oreille : « - Vous ne seriez pas par hasard… ». Et moi, tout en pensant « Enfin! » de jubiler : « - C’est moi, c’est moi ». Et lui, illuminé : « … le fils du coiffeur de la rue du Molinel ? »
C’est sûrement à cause de la grande roue, du marché de Noël, et parce que j’ai le vertige et que je ne crois plus au Père Noël, sincérement je ne vois pas d’autres raisons, que je ne vais plus sur la Grand-Place.
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