A Philippe Léotard
Philippe Léotard est décédé le 25 août 2001 et a été enterré le jour où il aurait eu 61 ans. C’était un ami, au fil de rencontres à Lille, où il vivait régulièrement depuis 1989. Regard embrumé, sourcils en accent circonflexe, regrets enfouis sous l’alcool, c’était un tendre paumé à la dérive entre deux départs pour l’irréel et deux voyages pour l’impossible. « Regarde mes rides. Ce sont des larmes. Le fleuve s’est tari. Les sillons sont restés... ». Et il ajoutait , rigolard : « Les sillons, il faut les abreuver ! Je ne m’en prive pas. Je bois gai et si je pense triste, personne ne s’en aperçoit! ». Il aimait qu’on l’écoute parler. Car il parlait, Ange-Philippe Léotard Tomasi, provençal par son père, corse par sa mère. Il parlait sans arrêt et à qui voulait l’entendre. Aux lycéens de Pasteur qui lui rappelaient ceux à qui il enseignait les lettres avant de devenir comédien. Aux barmen du Vieux-Lille. Aux épiciers, aux flics. Aux filles comme aux garçons. Je le revois, assis dans ce jardin, fixant au loin les barres du Faubourg-de-Béthune, me disant : « A 75 ans, je ferai de la boxe... Je me battrai contre des ombres. J’en ai l’habitude... ». Il aura simplement jeté le gant un peu plus tôt que prévu.
Complainte corse, reggae, blues, tango ou musique tsigane : Philippe Léotard a sorti un 4ème album, sombre et mélancolique, « Demi-mots amers », chez Gorgone, la maison de disques lilloise d’Eric Gleizer. De sa vie à Lille et ailleurs, Léotard ne dit rien. Sauf une date qui semble l’obséder : le 28 août 1940, jour de sa naissance à Nice. Il rappelle quand même, mais comme ça, qu’il fut prof de français. Mais pas un mot sur ses débuts qui furent pourtant associés à l’une des grandes histoires de théâtre de ces dernières années : le Théâtre du Soleil, dont il fut membre fondateur en 1964. Il y joua un rôle déterminant jusqu’à la création de « 1789 » qui devait établir définitivement la renommée d’Ariane Mnouchkine et de ses comédiens. La rupture avec le Soleil, violente, passionnelle, est restée comme une déchirure chez Léotard. Depuis, d’ailleurs, il fait cavalier seul. Et plutôt au cinéma qu’au théâtre. Il a trainé dans près de 70 films son visage d’enfant frippé sur lequel le temps échoppe.
Quand on le rencontre, il ne parle d’aucun de ses rôles. Il parle, par bribes, comme ça lui vient, de ce que c’est, être comédien. Il n’a pas de théorie, Léotard, mais des souvenirs, des souffrances, et des histoires, une multitude d’histoires. Son métier, sa vie, c’est une solitude, une errance, des amours fracturées. Finalement ce qui compte pour lui, c’est de donner. Donner vite et fort, dans tous les sens. Il n’est que de l’entendre dire « Le bateau ivre » pour sentir que le don, chez lui, ne fait pas dans la demi-mesure. La vie non plus. Et si sa voix titube, de fatigue, de tristesse, d’anciens alcools, sa colère bande encore. Tempête toujours. « Papa tu parles trop, chante si tu as le blues » : il se fout de lui et d’à peu près tout, sauf de sa fille qui vit à Londres. C’est pourquoi il s’est installé en 1989 à Lille, d’où il est actuellement absent pour cause de convalescence au soleil de son sud natal. « Verrà la morte et avrà i tuoi occhi », chante-t-il de sa voix rauque et fatiguée. Le désespoir est un sentiment qui peut aussi vous faire tenir debout.
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