Rue de la clé, Vieux Lille

Publié le par Guy Le Flécher


La rue de la Clé n’est ni bien longue, ni très large et, comme tout vrai Lillois vous le confirmera, elle se contente de relier la Grand Place et l’Opéra au Vieux Lille. Il ajoutera que cette charmante modestie en fait tout bonnement une adresse stratégique, dans un quartier où se concentre tout de même l’essentiel de la mode, des arts, des antiquités, des magasins chics et des restaus chocs. Un périmètre des plus prestigieux. En plein cœur du Lille élégant.
 
Dans les années 70, les « chandelles » fleurissaient aux encoignures de portes et, felliniennes parfois dans leur maquillage, attendaient le chaland jusqu’au bout de la nuit pour des plaisirs tarifés – on n’ose écrire qu’il y en eût pour toutes les bourses. La rue de la Clé, plus balzacienne que zolesque, c’était alors des trottoirs luisant de pluie et de néons tremblotants de bars aux rideaux défraîchis, derrière lesquels languissaient des hôtesses. Les « bars américains » offraient  des fins de soirée agréables à qui souhaitait s’épancher dans le décolleté de leurs avenantes « entraîneuses ».

Dans ces établissements pour messieurs esseulés, naissaient parfois les plus belles histoires d’amour, celles qui se fanent aussitôt, sans bruit, sous les lumières tamisées, dans les fauteuils profonds, quand le client n’accepte plus de mettre une ènième bouteille. On se souvient de « Chez Cathy », du « Normandy » ou de «  La Cigogne », un bar non pas montant, mais « descendant » puisque tout se passait dans la cave aménagée. Quand la police le découvrit, elle boucla le lieu. Comme les autres établissements miteux du mitan dont la lanterne était la providence de l’âme en peine. Fermée aussi  la boucherie chevaline qui affichait : « Si vous avez perdu au tiercé, vengez-vous, mangez du cheval ! » On ne coupe plus les cheveux chez René, « le figaro de ces filles », on ne coupe plus les cartes dans l’arrière-salle du café « El-Djezaïr »
 
Mémé Camomille et Monsieur Pélican ne viennent plus boire leur verre au « Point Central », haut lieu de villégiature des étudiants des années 70 qui charriaient Blanche, la serveuse du matin, et Louise, celle du soir, à qui ils commandaient toujours un blanc sec pour le plaisir de l’entendre lancer la commande à Sigismond le patron, avec son délicieux accent alsacien : « Un planc, s’il fous plaît ! ».

La rue a commencé sa mue commerciale, il y a bientôt vingt ans. Pour les amoureux de livres, de bédés, de musique, de fringues, pour les dégoûtés des grandes surfaces, pour la curiosité, pour la promenade aussi, il faut pousser la porte de l’une des quarante boutiques qui s’y épanouissent. Le samedi, la petite rue pavée grouille de tout un monde qui prend le temps d’un lèche vitrine : on rêve d’un vêtement qu’on s’offrira le mois prochain ou tout de suite, on achète ou on revend un vynil. Ici,  Vivaldi, Mozart, Pinter et Prévert sont en vitrine. L’une des plus vieilles rues de la ville est ainsi devenues l’une des plus jeunes, des plus branchées, des plus passantes, des plus culturelles.
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