Sortie de prison
Il marchait vers Euralille, son âme était à vendre, le paysage presque basculé à cause du trop grand poids des tours. Il avait peur. Des vitres rouges d’un café de la place de la gare sortaient de pauvres paroles, celles qu’on écrase dans la bière, l’amitié. Il subissait. Le vent déménageait ses pensées. Où est le sens ? murmura-t-il. C’était un soir à Lille, il débarquait de Loos, une valise tirait son cœur vers le bas, bas du viaduc Le Corbusier. Le parc Matisse, bas de la vie. La misère d’un insupportable retour. Une barrière penchait, un merle calcula ses trilles. Un climat de soir d’embûches quand tout vous pète dans les doigts, même la dernière clope qu’on avait gardée pour griller peinard sous les néons d’un abribus place des Buisses. Au loin, dans les ravages du ciel qui s’abandonne, son destin arrêté, le nuage qu’il fut jusqu’à trente ans, les villes en trombe, les étreintes à toute berzingue dans des chambres d’emprunt, le petit caoua matinal sous les affiches du Loto, la prison, l’angoisse, poire d’eau fraîche.
Faire couler le sang, est-ce aussi une manière de déclarer sa flamme ? Pourquoi Fabienne avait-elle partagé son corps entre lui et ce cafetier ? Pourquoi avait-elle chaviré le cœur d’autres hommes et détruit sa raison à lui ? La vie se tient-elle dans l’espace de deux porte-jarretelles en dentelle ? Agrippés l’un à l’autre, athlètes siamois, les amants courraient dans les ténèbres un marathon sexuel privé de ligne d’arrivée. Ses hurlements quand elle jouissait réveillaient tout l’immeuble à Wazemmes. Fabienne buvait du bloody mary dans les bars de la rue Massena, jouait au backgammon et faisait l’amour à perdre haleine. Le neuf de pique sortait invariablement du jeu de cartes. La mort planait sur les bruits de l’amour. Sur un sol éclaboussé de sperme et de jalousie, une étreinte peut donner l’éternité. Il la lui donna.
Ils avaient fait connaissance autour d’un moteur de Peugeot 306, un soir de printemps. Il réparait sa voiture devant son garage quand elle vint à passer par là. Il lui demanda du feu. Elle sortit son briquet. Et leurs deux cœurs s’embrasèrent, exactement comme dans les romans de gare. C’est comme ça que tout a commencé. Devant un garage, entre un cric et une clé à mollette. Fabienne avait 20 ans quand elle tomba dans ses bras. C’était une brunette aux yeux verts, pas vraiment jolie mais attendrissante et pleine de fougue. Elle rêvait du grand amour. Il dura le temps du voyage de noces dans un camping sur la Côte d’Opale. Par la suite, elle fit deux fausses couches à quelques mois d’intervalle. Elle se mit alors à le regarder de travers. Puis à ne plus le regarder du tout.
Il hésita devant une pancarte, un virage encore et la Porte de Roubaix se développait dans la lumière. Suis-je libre ? se demanda-t-il. Son visage, ses mains sentaient la culpabilité, cette odeur de renfermé qui colle à la peau, empêche de s’étirer parmi les vivants. Il ôta sa cravate. La chemise ? Il l’envoya rouler en boule dans l’herbe. Le reste du costume aurait pu habiller un épouvantail. Il n’y en avait pas. Il se fondit, nu, dans le cri des oiseaux. Il se coucha dans l’herbe. La police qui passait, le coucha sur la main courante du commissariat.
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