Samedi 8 mars 2008
Mon pote Jean-Luc, un mec très bien par ailleurs, a changé de voiture ! J’ai eu le droit hier à un coup de fil tonitruant à la première heure. Jean-Luc est de ces huiles qu’il ne convient pas de déranger au bureau pour des broutilles. Sauf à lui parler de sa nouvelle bagnole. Une Renault neuve n’est pas une broutille. Ni aucune autre voiture. Pour Jean-Luc comme pour plein de gens. De toute évidence, la bagnole continue à faire fantasmer plein pot. Voilà sans doute pourquoi on en vole autant. Deux membres du gouvernement peuvent très bien, à la sortie d’un conseil des ministres détendu, se mettre un instant à parler caisse sur le perron de l’Elysée. Les imagineriez-vous dissertant sur les mérites comparés de leurs aspirateurs respectifs ? On ne s’identifie pas à un aspirateur.
A une bagnole, si. La voiture est devenue une partie de nous-mêmes. Voilà pourquoi elle prend tant de place dans notre société. Chaque fois qu’on en parle, c’est de nous qu’il s’agit. Chaque fois qu’on y attente, c’est à nous qu’on s’en prend. Et quand, par malheur, on la vole, c’est un peu de nous qu’on dérobe. Aussi manifeste-t-on collectivement à son sujet une vigilance de mère de famille. Dans l’immense majorité, les automobilistes entrent dans une fureur noire lorsqu’ils découvrent le vol de leur autoradio. Ils souhaitent une fermeté sans faille dans l’application de la loi républicaine. Mais lorsque eux-mêmes se font pincer en flagrant délit d’excès de vitesse, leur détermination à accepter strictement les sanctions prévues par le code de la route a tendance à vaciller. Voilà qu’ils découvrent subitement l’existence de circonstances atténuantes. On est laxiste pour soi-même et sécuritaire pour les autres.
La voiture permet de démasquer les gens. Elle les fait aussi vivre, par millions. Les ouvriers qui les fabriquent et les garagistes qui les réparent. Mais aussi les assureurs qui les assurent, les taxis qui les conduisent, les pompistes qui les ravitaillent, les voleurs qui les volent, les publicitaires qui les vantent, les épavistes qui les désossent, les agents de police qui les orientent. Et encore les fabricants de panneaux de priorité, les enrouleurs de macadam, les traceurs de lignes blanches, les constructeurs de radars, les guichetiers de préfecture (section cartes grises). Et encore, et encore, les moniteurs d’auto-école, les contrôleurs des Mines, les infirmiers du Samu, les loueurs de parkings, les découpeurs de peaux de chamois, les cartographes, les vendeurs de pattes de panthère porte-bonheur, jusqu’au bûcheron qui coupe le bois dont on fera le carton qui emballera les ampoules des feux rouges. La voiture exige beaucoup. Un peuple entier – deux millions et demi de personnes au bas mot – s’affaire autour d’elle, comme une ruche auprès de sa reine. La proportion des accros du volant croît à la vitesse grand V. Ca tasse un brin sur le réseau le dimanche soir, mais ça contient. Si on continue à consommer de la bagnole, c’est surtout parce qu’on l’aime. Passionnément. Mon pote Jean-Luc en sait quelque chose : deux mariages en dix ans, mais une nouvelle voiture tous les deux ans.