Le vendredi, c’était le jour de Frédo. A partir de 10 heures, il arrêtait de boire. A 16 heures précises, il quittait l’arrière du Zénith qui donnait sur les voies ferrées et qui lui tenait lieu de maison. Et c’est d’un pas presque assuré qu’il gagnait l’appartement de Franck son vieux copain de Fives. Il en ressortait lavé, rasé, récuré, vêtu d’un costume gris perle, certes fatigué mais propre, et prenait vigoureusement la direction d’Hellemmes. A 17 heures pile. Le samedi midi, il revenait avec la même exactitude méticuleuse, passait par la supérette de la place Degeyter et rentrait dans ses nippes. Le soir même, il était fin soûl.
Le vendredi, c’était son jour, et bien sûr celui de Catherine. Tout en remontant à pied la rue Pierre Legrand, Frédo essayait de chasser les images de son histoire qui l’assaillaient, comme chaque jour. Cela faisait maintenant six ans qu’il avait perdu son boulot. Une place de comptable en or. Jusqu’au jour où l’entreprise eut des difficultés de fin de mois. Et le comptable, pour ne pas avoir d’histoire avec le patron qui insistait, consentit à pousser un peu les virgules. La boîte avait quand même coulé. Viré le Fredo. Il fallait bien un lampiste. A des dizaines de portes, il frappa, abaissant ses prétentions à chacune. Mais tout se sait. Les anciennes virgules baladeuses le cernaient.
Que faire, quand ta vie bascule ? Frédo ne savait pas. Il avait bien essayé, au début, au petit déjeuner, de dire tout à Martine. Le chômage, les portes sourdes. Mais il restait muet. Elle était si claire, si transparente. Et il se sentait si sale. Et aux gamines si belles, qui lui souriaient avec les petites moustaches que leur faisait le bol de chocolat, comment dire que leur avenir…
Alors Frédo se réfugiait dans la douceur des banquettes de moleskine et des cafés arrosés. Très vire, il avait compris que, pour lui, c’était fini. Martine aussi avait fini par comprendre, quand il n’avait plus rapporté d’argent à la maison. Quand elle était partie avec les enfants et les meubles, il était descendu dans la rue. Même le bistrot n’était plus possible. Trop peu d’argent pour une trop grande soif. Alors, ici et là, il fait la manche. Avec quelques pièces, une bouteille gomme l’humiliation et la douleur. Pour bien les effacer, il boit jusqu’au bord du coma.
Lorsqu’il arrive à Hellemmes, Frédo prend à gauche juste avant la mairie. Il sent dans sa poche le trousseau de clés, rond et luisant d’être tant caressé. Il remonte la petite rue, passe devant l’école Saint Joseph. Dans la rue, on le connaît. Ca lui fait chaud, maintenant, qu’on le salue. Avant, il avait l’habitude. Mais maintenant, dans les rues piétonnes ou la tiédeur glauque des sous-sols de la gare, les civilités chavirent et sombrent.
Au deuxième, avec volupté, il passe la clé dans la serrure. Catherine a fait les courses et le ménage à fond, comme elle le fait
tous les jours. Elle a une fois suggéré que peut-être, un pressing… Alors, il range son costume bien au fond du placard et enfile les pantoufles et la robe de chambre qu’elle lui a achetées.
Les légumes épluchés et la viande parée, Frédo se met au fourneau. Il aime bien cuisiner. Et Catherine adore le vendredi soir, où elle n’a rien à faire. Une perle, son homme. Un tour de main
digne des grandes tables. Enfin, à ce qu’on dit, car Catherine n’a jamais fréquenté les grandes tables. Quand elle arrive, tout l’attend, au chaud. Frédo sirote son jus de tomates en regardant
les infos, elle l’accompagne avec le kir qu’elle s’autorise chaque soir. Après dîner Frédo range et ils font l’amour. Au matin, en humant son café, Catherine raconte qu’elle a vu dans la semaine
et parle de choses et d’autres. De temps en temps, c’est elle qui pose les questions :
- Et le travail, Frédo ?
- Bah, le train-train. Le patron est exigeant, les collègues envieux, on devrait m’augmenter mais pfft… !
- Et la famille, Frédo ?
- Les filles grandissent. L’une veut faire son droit. L’autre sera comptable, comme son père.
- Et ta femme Frédo ?
A cette question-là, il ne répond jamais. Elle le sait, mais elle la pose quand même, juste avant de filer au boulot. Pas être en retard, surtout. Frédo reste. Il fait la vaisselle, passe l’aspirateur, récure la salle de bains. Deux heures plus tard, il est à l’arrière du Zénith.
C’est là que Catherine l’a vu, jeudi soir, en sortant d’un concert et en montant dans la voiture d’une copine, mal garée sur le trottoir. Il était fin soûl, vautré dans ses cartons. Il a levé les yeux vers elle, figée au-dessus de lui, tétanisée. Sa lèvre tremblait. Elle a dit « Frédo, Frédo… », puis elle est montée à toute vitesse dans la voiture. Comme l’auto démarrait, Frédo, en tanguant, est parvenu à se relever. Elle était sur la banquette arrière, ses paumes blanches collées à la vitre. Quand la voiture eut disparu, Frédo, cœur affolé, s’est assis. Les yeux ronds de Catherine, sous la broussaille de la frange, restaient imprimés dans sa tête.
Vendredi, un homme en costume gris perle, sans papiers, propre et rasé de frais, est tombé du pont de Fives, sous la motrice d’un train. A 17 heures, pile.